L’édito de Bike Café
Vous connaissez peut-être ce défi intellectuel consistant à choisir un mot de la langue française, qui a pour caractéristique d’être peu utilisé et qu’il faut placer dans un texte écrit ou à l’oral. Le jeu impose que ça ne soit pas lourdingue et surtout il ne faut pas que ce mot tombe comme un cheveu dans la soupe. J’ai reçu récemment un message d’un cher ami – auteur à succès dans un genre littéraire particulier – dans lequel le mot « infrapaginale » m’a interpellé. J’ai repensé à ce défi, me demandant si celui qui a écrit ce texte, que mon ami m’a fait suivre, ne participait pas à ce jeu littéraire, en le plaçant dans une de ses phrases. J’ai bien sûr vérifié son sens sur Wikipedia, qui explique ainsi ce qualificatif : “Une note infrapaginale est une forme littéraire consistant en une ou plusieurs lignes ne figurant pas dans le corps du texte. Elle se place au bas de la page d’un livre et également dans les marges.“
Cet usage permettant de documenter ou compléter un texte par une note a disparu de notre communication numérique. Les liens hypertexte et les astuces du référencement naturel (qui d’ailleurs n’a rien de naturel) ont remplacé ces notes. Ce concept non linéaire emmène le lecteur en dehors du texte qu’il consulte, comme le lien que j’ai mis plus haut pour vous envoyer sur Wikipedia. Aurait-on tendance à supprimer nos marges pour nous envoyer ailleurs ?

Ce matin sur mon vélo, la note infrapaginale me fait penser à l’usage du vélo qui reste encore en marge ou en bas de page de la politique de transport public. Il peine encore à entrer dans le corps d’un texte qui affirmerait son déploiement. Le vélo, alternative à nos transports carbonés, va devoir encore convaincre pour jouer un rôle central dans la politique de mobilité. En enroulant le braquet unique de mon single speed, je pense aussi à ma propre marginalité cycliste. Je la savoure en dehors de la cyclo-économie du toujours plus. Je me demande si ma pratique infrapaginale ne traduirait pas une volonté de rester à part, tout en étant dedans. Elle m’éloigne des pelotons traditionnels, mais me rapproche de l’essence même du vélo. Être dans la marge ne veut pas dire être hors sujet. Cette singularité, dans une passion partagée, me vaut parfois quelques remarques flatteuses teintées d’incompréhension. En fait, j’aime bien être dans cette marge, peut-être parce que nous y sommes moins nombreux.
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