Bike Café vous propose la lecture du récit de Dan de Rosilles, qui a récemment relevé un défi incroyable : participer à une épreuve de 350 km sur routes et pistes, en mode Gravel bike avec un vélo « vintage » en pignon fixe. Singulière aventure, à une époque où l’on parle en permanence dans le monde du vélo, de technique, de freins à disque, de dérailleurs électriques ou Wifi.

Quelle surprise pour ses compagnons de route, tous équipés de supers vélos, qui le voyaient s’arrêter, à l’approche des montées, pour retourner sa roue « flip-flop » comme le faisaient autrefois les pionniers de la Grande Boucle … La saveur de l’exploit en est que plus forte : on adore.

Bonne lecture …

Presentació

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Le réseau Pirinexus est bien fléché – (www.viesverdes)

The Pirinexus 360 Challenge est un événement gravel de plus de 300 kilomètres (346 km cette année) qui se déroule en Catalogne, entre Espagne et France, sur le réseau de routes et de pistes transfrontalières de La Pirinexus.

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Gérone est une belle et grande ville touristique située au centre de la Catalunya – Dan de Rosilles

Le départ et l’arrivée se donnent à Gérone (Girona), une belle et grande ville touristique située au centre de la Catalunya, à égale distance de Perpignan et de Barcelone. Gérone s’est orientée ces dernières années vers une politique urbaine favorable au vélo, avec un fort développement de pistes cyclables et de rues vélo-prioritaires. En accueillant le salon du vélo Sea Otter Europe (http://www.seaottereurope.com/fr/) – The Pirinexus 360 Challenge s’inscrit durant les trois jours du salon – Gérone souhaite se positionner clairement comme l’une des villes européennes « bike-friendly ».

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Les pistes sont particulièrement adaptées au vélo de gravel – Dan de Rosilles

Le réseau cyclable Pirinexus est constitué essentiellement de pistes de terre et de graviers, sur des chemins agricoles ou forestiers et surtout d’anciennes voies ferrées. Certaines sont des voies vertes très fréquentées par les usagers locaux, comme par exemple celle qui rejoint Gérone à la mer, ou des voies cyclables urbaines ou péri-urbaines. Mais l’essentiel du réseau, très étendu et assez bien fléché, traverse dans sa partie nord-ouest les pentes escarpées des Pyrénées autour d’Olot, au nord-est le massif des Albères et au sud les terres agricoles fécondes et les rizières de la plaine d’Empúries. Les pistes, essentiellement non goudronnées et assez caillouteuses dans les zones montagneuses sont initialement pensées pour une pratique grand public du VTT, mais elles se révèlent, dans leur diversité et leur étendue, particulièrement adaptées à la pratique du vélo gravel, pour peu que l’on soit un cycliste relativement aguerri et accoutumé à cette spécialité. Les autorités touristiques, aussi bien en Espagne qu’en France, tiennent à la disposition du public une abondante documentation papier (plans, livrets explicatifs multilingues…) et en ligne. Voici par exemple un lien vers cette information : http://www.pirinexus.cat/index.php?id=1&idioma=FR.

Jordi Cantal, le créateur de « The Pirinexus 360 Challenge » (c’était la troisième édition cette année), lui-même cycliste et amoureux de sa région, souhaite convaincre, grâce à cette manifestation, de plus en plus de sportifs à épouser la pratique du gravel. Il déplore être le seul organisateur d’événements gravel dans sa région et propose grâce à ce challenge une façon unique et originale de vivre le cyclisme, l’exploit, l’aventure humaine et les paysages catalans. http://www.thepirinexus360.com/fr/2017/pirinexus-360-challenge-89/

Vacil·lació

Le 24 mars dernier, je reçois un email de Sylvain Renouf, l’un des deux patrons des vélos Caminade :

« Salut Dan,
Ça te branche ? Ce serait une belle aventure. (lien vers le site de l’événement). Je me suis inscrit en solo.

Bon week-end,
Sylvain »

Ce message laconique pique bien évidemment ma curiosité. En cliquant sur le lien je découvre l’événement, et dans un premier temps je reste circonspect : trois cent cinquante kilomètres de gravel à parcourir dans un temps limité … J’ai déjà ces derniers mois participé à deux événements gravel d’envergure dans les Pyrénées catalans, la Gravel de Fer (174 km) et la Gravel 66 (87 km), organisés justement par les amis de Caminade. J’ai trouvé ces sorties très exigeantes, j’ai dû me donner à fond pour enchaîner les montées et les descentes techniques sur les rudes et belles pentes du Canigou, j’ai chaque fois fini heureux mais épuisé. Aussi, un challenge gravel de 350 kilomètres à boucler en moins de 20 heures me paraît irréalisable.

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Le dénivelé positif se situe dans la 1ère moitié du parcours – source OpenRunner

Mais en poussant un peu plus loin l’étude de l’itinéraire et du profil altimétrique du challenge, certains détails favorables attirent mon attention : le dénivelé positif se situe dans sa grande majorité sur la première moitié du parcours, avec trois cols qui se grimpent sur routes asphaltées et ces cols, bien que longs, proposent des pourcentages raisonnables … Par ailleurs, la grande majorité, voire la totalité des secteurs gravels sont roulants, peu techniques, constitués de pistes cyclables, voies vertes, avec des surfaces rapides : terre, graviers, plaques de béton.

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The Pirinexus Challenge 346 km de gravel à parcourir dans un temps limité – source Strava

Je révise quelque peu ma position : certes, mon record de distance est de 300 kilomètres, et de plus sur route. Mais 50 kilomètres à rajouter ne sont pas insurmontables, et le côté « gravel léger » n’est pas pour me déplaire et devrait convenir à mon profil de cycliste « entre-deux », trop mauvais pilote pour être performant sur des parcours techniques, pas assez puissant pour être très rapide sur route. Voilà peut être un beau challenge à tenter, et un superbe objectif de mi-saison. Je suis prévenu suffisamment longtemps à l’avance, j’ai plus de deux mois pour me préparer…

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J’ai monté, à partir d’un ancien cadre Raleigh modifié dans l’atelier Caminade à Ille-sur-Têt, un vélo très confortable – Dan-de-Rosilles

Un dernier argument emporte la décision. J’ai réalisé dans l’hiver et au début du printemps de belles et longues sorties en pignon fixe, sur un vélo que j’ai monté à partir d’un ancien cadre Raleigh, modifié dans l’atelier Caminade à Ille-sur-Têt ; le vélo est très confortable, il me correspond parfaitement, il est bien préparé pour répondre aux besoins exigeants de la longue distance et des parcours all-roads. The Pirinexus 360 Challenge est l’occasion rêvée pour valider la pertinence de ce montage et prouver que le pignon fixe est aussi adapté aux longs parcours en tous-chemins. C’est décidé, je vais tenter ce challenge … en pignon fixe.

Preparació, organització

Il ne s’agit tout de même pas de prendre les choses à la légère. Je ne me jette pas tête baissée dans les défis ; si je les tente, c’est pour les réussir. L’échec est vexant, mais il peut surtout remettre en question toute une saison d’efforts, de discipline et de persévérance. Par respect pour ma pratique, mes amis cyclistes et l’organisateur de l’événement, il me faut tout mettre en œuvre pour mener à bien ce projet. J’organise ma préparation spécifique et méthodique sur cinq axes : le physique, la technique, la logistique, la navigation, la stratégie.

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Une semaine de grimpette en Ardèche méridionale a validé mon bon état de forme – Dan de Rosilles

Pour ce qui est du physique, je suis assez sûr de moi. Je parcours environ 8000 km par an en pignon fixe, et dans le cadre de cette pratique un peu particulière j’ai déjà, ces derniers mois, plusieurs 200 km à mon actif, un 300 km, une ascension du Ventoux par Bédoin … Ma participation à l’événement Confluences (http://chilkoot-cdp.com/project/confluences/) organisé par Chilkoot – La Compagnie des Pionniers, quelques semaines avant The Pirinexus Challenge et une semaine d’entraînement façon grimpette dans mes montagnes de l’Ardèche méridionale peu avant l’événement, devrait finir de me rassurer et valider mon bon état de forme du moment, ma capacité à rouler longtemps et à passer la montagne en pignon fixe.

D’un point de vue technique, le premier bilan est plus nuancé. Bien sûr, j’ai déjà choisi les braquets avec lesquels je vais œuvrer. Qu’on ne s’y trompe pas : le pignon fixe n’interdit pas un changement de braquet, car une roue à moyeu « flip-flop » permet d’installer de chaque côté du moyeu un pignon de taille différente. Il suffit alors de tourner la roue pour pouvoir bénéficier d’un développement différent. Certes, pour cela, il faut s’arrêter, dévisser la roue, la retourner, la resserrer… Ce qui me prend environ deux minutes, on ne peut pas le faire à tout bout de champ, mais en choisissant les moments vraiment opportuns, comme en bas des cols et au sommet par exemple, on limite la perte de temps. Dans le cas de ce challenge, 6 changements de braquet devraient suffire, et 6 arrêts de 2 minutes sur 350 kilomètres, ce n’est pas la mer à boire.

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Le pignon fixe n’interdit pas un changement de braquet – Dan de Rosilles

J’ai choisi un 37 X 15 pour le plat et la descente, afin de rouler assez vite et très longtemps sans me fatiguer, et ça sera un 37 X 20 pour les longs cols, ça devrait passer. Reste l’inconnu des revêtements : j’ai validé ces ratios sur la route, mais sur des surfaces moins roulantes, ne seront-ils pas trop difficiles à tirer ? Je n’ai pas vraiment les moyens de vérifier, car je ne connais pas précisément ce à quoi j’aurai affaire sur place. J’effectue donc quelques tests sur des pistes de DFCI d’Ardèche, en espérant qu’il n’y ait pas trop de passages à la fois raides et très peu roulants le jour venu.

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Frédéric Paulet me conseille la selle Brooks C13 Cambium Carved en 132 mm – Dan de Rosilles

L’autre interrogation, plus triviale concerne… mon fondement : 350 km c’est long, et en pignon fixe on pédale tout le temps, et encore plus vite dans les descentes. S’en suit un échauffement au niveau de la selle, qui peut provoquer des blessures menant à l’abandon. Heureusement, des amis viennent à ma rescousse : Frédéric Paulet, cycliste longue distance et vélociste aux Vans (Cévènavélo http://cevenavelo.fr/) me conseille et me permet de tester la formidable selle Brooks C13 Cambium Carved en 132 mm, que j’adopte dès le premier jour d’essais : sa forme s’adapte parfaitement à mon postérieur, elle est à la fois belle, légère et solide, elle encaisse avec souplesse les vibrations des terrains accidentés sans perturber les vitesses de pédalage ultra-rapides que nécessite la pratique du pignon fixe en descente.

Par ailleurs, l’expérimenté Patrick de Bike Café me conseille le cuissard Gore Bike Wear Oxygen 2.0, initialement pensé pour les vététistes sur les longs parcours. Il est confortable et dispose d’une peau d’excellente qualité. Me voilà équipé et rassuré sur ma capacité à rester en selle toute la journée, et sans doute une partie de la nuit.

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Je jette mon dévolu sur des Panaracer GravelKing en 28 mm – Dan de Rosilles

Pour le confort, deux autres éléments sont à prendre en compte : le cintre, où je pose des bandes de gel silicone sous la guidoline, et surtout les pneumatiques, qui doivent à la fois filtrer au mieux les vibrations, résister aux crevaisons tout en étant légers et roulants sur les portions de bitume et en montée. Pour résoudre cette équation quasi-insoluble, je jette mon dévolu sur des Panaracer GravelKing en 28 mm, que j’ai eu l’occasion de tester en 23 mm sur mon vélo de route en hiver et en 32 mm à l’arrière de mon cyclocross. Ces pneus japonais ont toute ma confiance, testés à 90 psi et à bonne vitesse sur les DFCI agressifs de l’Ardèche ils achèvent de me rassurer.

Sur ce type de très long effort la logistique est primordiale, la moindre erreur de préparation engendre des galères sans fin. Je pense ici à la nourriture et tout le matériel nécessaire sur le vélo pendant l’effort : matériel de réparation, éclairage… Il s’agit de ne manquer de rien et de s’arrêter le moins possible. Avec des barrières-temps et un délai à ne pas dépasser, ce challenge est à entreprendre en tenant compte de la moyenne absolue (ici 17,5 km/h minimum). Donc, chaque arrêt fait chuter la moyenne ; il vaut mieux rouler un peu moins vite, s’économiser, et ne s’arrêter que brièvement et presque jamais. Pour cela, il faut être en autonomie quasi-totale, ignorer les ravitaillements, ne manquer de rien.

L’hydratation par exemple : j’emporte deux bidons de 750 ml, qui doivent me permettre de tenir 50 km avant remplissage. Bien entendu j’additionne l’eau de pastilles de sels minéraux, cela aide à prévenir les crampes et j’ai remarqué que je bois moins lorsque j’en rajoute dans mes bidons. L’organisateur a fourni un fichier de waypoints qui permettra au GPS de repérer les fontaines sur le parcours. Je programme une alarme sonore qui m’avertit 200 mètres avant d’atteindre ces points d’eau.

Un autre élément important est l’alimentation. Il faut quelque chose de facile à manger en roulant, très énergétique, appétant, qui se digère parfaitement et ne donne pas de crampes. Je vous livre donc mon secret, la recette du cake sportif dont j’emporterai une dizaine de tranches, emballées individuellement dans de petits sachets zippés :

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Mon secret pour m’alimenter le cake sportif en tranches emballées individuellement dans de petits sachets zippés – Dan de Rosilles
  • Petits flocons d’avoine 250 g
  • farine de riz complet 50 g
  • farine de maïs  (ou de coco, ou de sarrasin…) 50 g
  • Macha (thé vert en poudre) 1 CAS
  • Lait de riz, ou d’amande ou de coco, ou de chanvre… 500 ml
  • huile d’arachide ou de colza ou graisse de coco 2 CAS
  • cacao brut râpé ou cranberries séchées ou… une poignée
  • Sucre roux 2 CAS
  • Sel 1 grosse pincée
  • Cuisson 165°c 1 heure – quand le dessus du cake se craquèle, il est cuit

Il faut aussi penser au matériel de réparation en cas de crevaisons – 3 chambres à air, démonte-pneus, cartouches de CO2 – des lunettes de vue (c’est qu’on est plus tout jeune), une batterie d’appoint pour recharger GPS et lampes, un gilet pour avoir chaud en cas de coup dur (des orages sont annoncés à mi-parcours, qui culmine à 1500 mètres), tout cela doit tenir sur le vélo, dans de petites sacoches de type « bike packing » accrochées au cadre et à la tige de selle.

Et que penser de la gestion du parcours, des délais pour le réaliser ? Comment anticiper et planifier cet effort longue durée ? Jordi Cantal, l’organisateur, a prévenu : Le départ sera donné à 6 h 16, heure officielle du lever du soleil ce samedi 3 juin 2017. C’est une heure de départ symbolique, et il est vraisemblable que les premiers concurrents seront de retour avant le coucher du soleil… Pour ma part, j’ai fait des estimations : à l’entraînement en gravel ma moyenne se situe entre 16 et 18 km/h, mais là il s’agit d’un challenge motivant et le parcours est roulant. Je mise donc sur une fourchette de 18 à 20 km/h, de toutes façons à moins de 18 j’aurais bien du mal à passer les 3 barrières-horaires avant qu’elles ne se referment. La première est située à Olot, au kilomètre 55, la deuxième est à La Jonquera après le dernier col au kilomètre 200, la troisième en bord de mer à Calonge au kilomètre 300. j’espère donc arriver entre 23 h 00 et 1 h 00 du matin ; de toutes façons, à partir de 2 h 00 du matin, il sera trop tard pour être considéré comme « finisher ».

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Je mise sur une fourchette de 18 à 20 km/h de moyenne absolue -The Pirinexus Challenge

Ma stratégie est très simple : rouler vite, si possible au contact des meilleurs mais sans me griller jusqu’au pied du premier col, qui est aussi la première barrière horaire. Ensuite, enchaîner les cols sans pression, comme d’habitude, car c’est un exercice que je maîtrise plutôt bien, et surtout ne pas me griller dans les descentes, qui sont longues et très exigeantes en pignon fixe. Le reste m’inquiète beaucoup plus, les 200 km « restants » risquent d’être interminables, en plaine mais sur des pistes au revêtement inconnu, peut-être battues par le vent, peut-être avec des côtes « casse-pattes » invisibles sur le profil altimétrique. De plus, la navigation s’annonce délicate dans les méandres des plaines agricoles, les labyrinthes des stations touristiques de bord de mer, avec la fatigue et l’obscurité il ne faudra pas faire d’erreurs sous peine de perdre beaucoup de temps.

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J’étudie les profils altimétriques sur OpenRunner – source OpenRunner

Je m’attarde donc sur la carte, à mémoriser les noms des villages traversés, à scruter les reliefs même s’ils paraissent insignifiants. Grâce au site Fit File Tools (https://www.fitfiletools.com/#/remover#view) je découpe les portions de parcours que je souhaite détailler, puis sur OpenRunner (http://www.openrunner.com/) j’en étudie le profil altimétrique précis. Je repère ainsi quels seront les segments favorables à l’un ou l’autre de mes braquets, quels seront les passages difficiles, ceux où il faudra être patient… sauf si ce n’est pas ça du tout et que quelque chose m’échappe ou ne se passe pas comme prévu.

Acció

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Sur la ligne de départ 92 fous furieux : des cyclistes chevronnés et affutés – Dan de Rosilles

Il fait encore nuit noire lorsqu’avec Sylvain, nous traversons le centre-ville de Gérone pour rejoindre la ligne de départ. D’après l’organisateur, nous sommes 92 fous-furieux à avoir acquis les droits d’inscription pour la version « solo ». Il faut signaler qu’étonnamment la version « relais » en trio (120 km chacun) n’a séduit que 3 équipes. Dans l’attente du départ, j’observe mes coreligionnaires : des cyclistes chevronnés assurément, d’âge moyen, très affutés pour la plupart, certains en VTT, beaucoup en gravel bikes, aucun ou presque en vélo de route. Ils semblent tous parler espagnol ou catalan (j’apprendrai plus tard que nous étions 9 inscrits étrangers).

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La brume nappe le paysage – Dan de Rosilles

C’est parti. La météo s’annonce moins pluvieuse que prévu, mais une douce moiteur nous accompagne lors des premiers kilomètres qui remontent progressivement dans la vallée du Ter. La brume nappe les champs de blé mûr, une vieille femme ramasse des escargots au bord de la piste et ne semble pas s’intéresser au peloton groupé qui la frôle à grande vitesse. Car ça roule très vite, chacun essayant de se placer au mieux avant les premiers raidillons.

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Ça roule très vite comme prévu – Dan de Rosilles

Les plaques de béton qui recouvrent les petits ponts et qui interrompent brutalement la piste de terre et de graviers offrent des rebords coupants. Une formalité pour les cyclistes en roue libre qui les passent d’une simple petite impulsion des jambes car ils peuvent arrêter de pédaler ; en pignon fixe, je prends comme ça vient, frontalement, sans pouvoir arrêter de pédaler pour soulager le vélo… et déjà je remercie mes Panaracers Gravel King et mes jantes Archetype de chez H Plus Son, qui ne bronchent pas.

La vallée s’élève et voici les premières montées, courtes et raides. Là encore, la différence avec mes camarades de jeu se fait sentir : tandis qu’eux changent de braquet et ralentissent fortement pour mouliner, je passe en vitesse, dans l’élan. Il ne faut surtout pas ralentir, au risque de perdre l’effet d’inertie de ma roue arrière qui me propulse vers l’avant. Heureusement, les autres cyclistes repèrent vite la particularité de mon vélo et ils évitent élégamment de rester devant ma trajectoire lorsqu’une côte se précise.

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Des cyclistes très véloces s’en vont par l’avant – Dan de Rosilles

Des cyclistes très véloces s’en vont par l’avant, nous ne les reverrons plus. Bien sûr, ça lâche aussi beaucoup de l’arrière, le faux-plat montant permanent et la surface terreuse y est pour beaucoup. Notre petit groupe se précise, sympathise, des relais se mettent en place : un « bombero » (pompier) de Barcelone comme l’indique son jersey, un géant en VTT, trois quadragénaires aux tenues rigoureusement identiques, un vieux briscard avec un bandeau de corsaire sous son casque… La course se met en place.

Mes sensations sont bonnes, ce premier segment ressemble tout à fait à ce que j’avais prévu, et j’arrive en pleine forme à la barrière-horaire d’Olot, au pied du premier col, avec une heure d’avance sur l’horaire éliminatoire. Tout va bien. Je « tourne ma roue » sous l’œil incrédule des autres participants. C’est l’heure du Col Santigosa, une montée régulière de 14 km à 4,5% de moyenne.

Je l’attaque seul, car je n’ai pas perdu de temps à ce premier ravitaillement, j’ai tout ce qui me faut sur le vélo. La montée se passe sans la moindre anicroche, mon ratio de 37 X 20 est parfait, j’avale ce dénivelé de 600 mètres comme une formalité. Le travail de fond de la semaine précédente en Ardèche et en Lozère sur des montées de 15 à 20 km a payé, j’arrive en haut frais comme un gardon. La descente qui suit est relativement courte, bien sûr quelques collègues en roue-libre me rattrapent et me grillent la politesse, mais je ne perds pas trop de temps pour rejoindre la plaine.

Là, tout se complique. J’avais bien remarqué sur carte cette portion de dix kilomètres au profil varié qui précède le deuxième col, le Coll d’Arès qui est le plus long de la journée et culmine à 1500 mètres. J’avais donc prévu de tourner ma roue dès la fin de la descente et d’entreprendre cette approche avec le petit braquet, afin de ne pas laisser trop de forces avant d’attaquer le col. Je dois m’armer de patience, mais j’enrage, je peste : avec le 37 X 20 je plafonne à 25 km/h, les autres passent comme des fleurs, en discutant de tout et de rien.

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Le col d’Arès est le gros morceau de la journée : 768 mètres de dénivelé à 5,9 % de moyenne – photo D.R

Enfin, le col d’Arès. Sur le papier, c’est le gros morceau de la journée, 768 mètres de dénivelé à 5,9% de moyenne, avec un nom qui annonce une vraie bataille (Arès est le dieu de la guerre chez les Grecs anciens). Je le gravis à l’aise, mais bien sûr pas assez vite pour rattraper mon retard. Quand j’arrive au sommet, au ravitaillement, beaucoup sont déjà là depuis un bon moment.

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Le Col d’Arès est le plus long et culmine à 1500 m – Sylvain Renouf

Qu’importe. Je ne m’attarde pas, le temps de tourner ma roue, et je bascule dans la descente, très longue et pentue. Ces derniers mois, j’ai beaucoup travaillé la fréquence de pédalage en descente, bien conscient que c’est là que je perds du temps et que je m’use physiquement. Mais malgré l’entraînement je ressens très vite des crampes atrocement douloureuses, et cette descente s’effectue bien plus lentement que prévu, avec de nombreux arrêts pour détendre les muscles. Inutile de dire que pendant ce temps mes camarades, impassibles, descendent à près de 70 km/h. Je les regarde passer en faisant des étirements sur la barrière de sécurité … Un grand moment de solitude, comme seul le pignon fixe peut en offrir.

Nous voici en France, dans la vallée du Tech que je connais déjà pour l’avoir parcourue lors de la Gravel de fer en octobre dernier. La pente est plus douce, et le violent vent thermique de face crée une contrainte qui, paradoxalement, rend mon 37 X 15 et ma position couchée sur le cintre particulièrement efficace. J’ai le plaisir de rattraper mes collègues, de retrouver ma place dans le groupe, de prendre ma part de relais appuyés.

Je savais que le col de Manrella, le troisième, bien que plus court, serait le plus dur, à cause de l’accumulation de montées depuis le départ, des pourcentages élevés en moyenne et des rampes à 9-12%. Mais je ne m’attendais pas à faire les derniers hectomètres à pied, vaincu par une pente trop raide et un chemin non asphalté et caillouteux. Incapable de tirer mon 37 X 20 dans ces conditions, j’ai humblement poussé ma monture jusqu’au sommet. Après tout, il reste cent-soixante kilomètres pour pédaler.

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L’orage de grêlons m’accompagnera jusqu’à La Jonquera – Dan-de-Rosilles

L’orage de grêlons débute dans le début de la descente, et m’accompagnera jusqu’à la barrière horaire de La Jonquera, quinze kilomètres plus bas. À l’analyse des prévisions météo je m’étais inquiété de ces orages de montagnes, mais je dois dire que ce ne fut pas une expérience désagréable : je n’ai pas eu froid et mes pneus Panaracer GravelKing ont, là encore, fait preuve d’une totale efficacité dans une descente pourtant rapide et sinueuse où la route ressemblait plus à un torrent boueux qu’à un ruban asphalté.

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J’arrive avec deux heures d’avance à La Jonquera – Sylvain Renouf

J’arrive trempé avec deux heures d’avance à la barrière horaire de La Jonquera, c’est plutôt pas mal. Sylvain m’y rejoint, et après avoir rempli les bidons nous décidons de rouler ensemble dans le parcours de plaine qui nous attend désormais jusqu’à la mer.

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Avec Sylvain nous décidons de rouler ensemble jusqu’à la mer – Dan de Rosilles

Que dire de ce qui suit, sinon que ce fut interminable ? quelques collines au début, puis un enchaînement de pistes agricoles contournant des champs, des bordures de canaux d’irrigation, des chemins caillouteux parcourant la plaine d’Empuriès.

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Ralentis par le vent, secoués par les pistes nous prenons notre mal en patience – Dan de Rosilles

Ralentis par le vent, secoués par ces pistes de pur gravel (je regrette alors mon laxisme en matière de gainage – douleurs intercostales et abdominales me le rappellent cruellement) nous prenons notre mal en patience et évoluons à vive allure pour sortir au plus vite de ce piège chronophage. Situé entre le 200ème et le 300ème kilomètre, c’est vrai que ce secteur ne pouvait paraître que long – je suppose que tout le monde trouve le temps interminable après le 200ème kilomètre. Mais que de satisfactions d’arriver à la dernière barrière-horaire quatorze heures après le départ, avec deux heures d’avance sur le temps limite ! Il est 20 heures, et je décide de repartir au plus vite pour profiter au maximum du jour restant, la navigation de la partie finale, avec entre-autres l’approche de Gérone, risque d’être délicate.

C’est une sorte de sprint final de 50 kilomètres, sur une piste sableuse bien roulante, un long faux-plat montant entrecoupé de petits casse-pattes que j’attaque franchement. J’allume mes lumières, le jour décroit, il ne s’agit pas de faire une erreur de pilotage ou de navigation, ça serait dommage. Je repère un petit groupe qui arrive à vive allure derrière moi. C’est une aubaine, l’assurance de finir avec des cyclistes locaux qui connaissent le parcours et vont me motiver pour les derniers kilomètres. Nous roulons vite, mais l’ambiance est détendue, malgré la vitesse nous profitons de l’abri pendant les relais pour discuter d’événements vélo. La discussion avec Joan Carillo à 35 km/h dans la nuit noire sur une piste de gravel au sujet du Born To Ride qui commence la semaine suivante est, avec le recul, tout à fait surréaliste.

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La traversée de Gérone de nuit est une formalité – Dan de Rosilles

Guidé par mes compagnons, la traversée de Gérone de nuit est une formalité ; je franchis la ligne d’arrivée à 22 h 07, soit 15:49:59 de cyclisme à 21,83 km/h de moyenne absolue, presque 3 heures après Paul Galea, le plus rapide d’entre nous, qui a mis 13 heures et 13 minutes pour boucler le tour.

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Je franchis la ligne d’arrivée à 22 h 07 – Dan de Rosilles.

Conclusió

Sur les 92 inscrits dans la formule « solo », nous sommes finalement 88 à avoir pu terminer ce challenge. Ma première impression sur la ligne de départ était la bonne : tous ceux qui ont participé à ce challenge sont des guerriers et des cyclistes expérimentés. Ils savaient à quoi ils s’attaquaient, étaient bien préparés, ils avaient mis toutes les chances de leur côté pour atteindre leur objectif. Mais ce bon taux de finishers s’explique aussi par la science du terrain et la grande qualité du tracé conçu par Jordi Cantal, qui a su nous proposer un challenge extrême mais où la répartition des efforts, la diversité du parcours et l’efficacité de l’organisation a grandement contribué à la réussite de chacun.

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Mes jambes sont tellement raides que je n’arrive pas à descendre l’escalier – Dan deRosilles

Depuis que je suis rentré on me demande si c’était dur. Au jour où j’écris ces lignes, deux jours après le challenge, le vélo et le bonhomme sont encore dans un piètre état. Mes jambes sont tellement raides que je n’arrive pas à descendre les escaliers. J’ai envie de dormir en permanence, mes oreilles sifflent et bourdonnent par moment. Je suis tellement fatigué, courbatu et mâché que je n’ai même pas la force de m’étirer. Je crois que j’ai atteint mes limites. J’ai commencé le vélo il n’y a que quelques années et depuis je progresse, je prends du plaisir, je me lance des défis de plus en plus audacieux. Mais si je pense que je ne pourrais jamais faire plus loin, plus dur, plus long, plus longtemps, que ce que je viens de réaliser à l’occasion du Pirinexus 360 Challenge, ce sentiment est finalement assez agréable. Je vais maintenant pouvoir profiter en toute connaissance de cause de cet espace situé entre le rien et le maximum, un immense espace de liberté entièrement dédié aux infinies déclinaisons de la pratique du cyclisme.

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C’est Jordi Cantal en personne qui valide les carnets des finishers sur la ligne d’arrivée – Dan de Rosilles

On m’a aussi demandé si c’était beau. Sans doute … Mes paysages de cyclistes ne sont pas ceux des photographes : ce sont des odeurs (ici des odeurs lourdes et épaisses exacerbées par l’air chaud et humide d’avant orage), des sons en symbiose avec la machine (suis-je à la vitesse optimum ? à la bonne cadence de pédalage ? y-a-t-il un bruit inhabituel ?), des lectures analytiques de sol et de relief (comment rend ce revêtement ? où est la meilleure bande de roulement ? où sont les pièges à éviter ? comment négocier cette courbe au mieux ? comment évolue cette montée/cette descente ?). Le reste du temps, mon paysage visuel est l’écran du GPS : navigation, vitesse instantanée, moyenne horaire, pourcentage de pente, heure. Non, mon paysage n’est pas celui des photographes, ni celui des marcheurs, ni celui des automobilistes. Il a sa propre spécificité, sa propre existence, il est dûment répertorié dans le catalogue mental des milliers de paysages uniques et merveilleux que le vélo m’a permis de traverser.

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Souhaitons au jeune Pirinexus 360 Challenge un bel avenir – Dan de Rosilles

Ce samedi 3 juin, en même temps que The Pirinexus 360 Challenge, avait lieu à Emporia, Kansas, la plus mythique et américaine des courses de gravel : La Dirty Kanza 200, remportée cette année par Mat Stephens, 200 miles de pistes chaotiques et ventées parcourues en 10:49:08, record absolu de l’événement, améliorant de 5 minutes l’ancien.

Si la comparaison des deux manifestations n’est pas très pertinente (la Dirty Kanza 200 est une course, elle en est à sa 12ème édition et rassemblait cette année 810 participants dont 120 femmes), souhaitons tout de même à The Pirinexus 360 Challenge en particulier et au cyclisme de gravel en Europe en général d’intéresser de plus en plus de cyclistes.

Dan de Rosilles

4 COMMENTAIRES

  1. Merci Dan. Superbe récit raconté sans prétention, ni fausse modestie. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit bien d’une grande performance athlétique. Cet article est pour moi l’essence même du Cyclisme et du Gravel ; une invitation au voyage, à l’évasion, à la liberté, au partage, au dépassement de soi… Ca donne envie d’enfourcher le vélo et rouler sur ces sentiers/routes de Catalogne…
    Il faudrait cependant suggérer à l’organisateur de proposer un deuxième parcours avec une distance plus raisonnable (150 ?) pour les cyclistes/graveleux comme moi qui ne roulent que 30 à 50 km par semaine (merci de ne pas rigoler)…
    Je pense que tu es prêt pour le Turin – Nice même si attention : beaucoup des cols proposés sont de véritables mastodontes avec des dénivelés et pentes comparables au Ventoux côté Bédoin sur des sentiers Gravel au revêtement très irrégulier / incertain. Pas sûr que le 37 x 20 suffise.
    Au plaisir de se revoir bientôt. Je ne pourrai malheureusement pas venir au Tour de Camargue le 11/06 mais lancerai d’ici la fin d’année une invitation pour un tour du Massif de l’Etoile / Garlaban Gravel (sur les traces de Marcel Pagnol…). Sébastien.

  2. Ironie de l’histoire et clin d’œil : dans l’article de 200 de juillet sur les Pyrénées, le journaliste Thierry Cerinato passe aussi par le col d’Ares et croise justement des cyclistes sur une course Gravel dans l’autre sens… Ce jour là deux cyclistes voyageurs se sont probablement croises sans le savoir sur le col d’Ares…

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