La Born to ride est une aventure cycliste qui n’est pas tout à fait comme les autres. C’est pour cela que ceux qui y participent sont aussi des cyclistes à part. Certains sont venus sur cette épreuve de 1200 km, comportant un sacré dénivelé, avec des vélos en pignon fixe. Thierry Saint Léger, le chef de file de cette tendance, était là mais autour de lui il y avait aussi quelques émules de cette pratique minimaliste.

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Fred Paulet sur la BTR 2017 – photo Bereflex

Parmi ces participants nous avons rencontré Frédéric Paulet, âgé de 28 ans, créateur du Bike shop Cévènavélo, installé à Les Vans en Ardèche. Solide gaillard, vététiste assidu depuis de nombreuses années, technicien du cycle depuis 2008, a créé son  atelier / boutique en 2015.

« Au printemps 2016, je découvre une nouvelle revue de vélo (200 le vélo de route autrement), relatant des voyages, des aventures hors-normes à vélo. N’étant pas spécialement cycliste sur route, je m’essaie à l’exercice dans mon coin en faisant un premier 200, puis un 400 un mois plus tard, le déclic survient, j’aime cette façon de rouler et de voyager. L’idée de vivre l’une de ces aventures hors-norme fait petit à petit son chemin » explique Frédéric.

Le fixe : un exhausteur de plaisir …

Pourquoi notre converti au ruban d’asphalte en arrive à prendre le départ du BTR ? « En août 2016, je participe et termine la première édition de la French Divide, c’était pour moi un test, dans l’idée de voir ce dont j’étais capable à l’avenir avec l’objectif de m’aligner sur une TCR. Deux gros mois seront nécessaires pour récupérer de cette éprouvante aventure, mais c’est décidé, je ferai la TCR …  » précise Frédéric.

C’est dans cette idée acquise qu’il programme deux épreuves longue distance comme préparation, l’ItalyDivide en Avril et donc le Born To Ride en Juin … L’histoire aurait pu être simple si Fred ne voyait pas passer dans sa boutique des personnes extraordinaires et inspirantes … C’est ainsi qu’il rencontre Dan de Rosilles qui arrive un jour chez lui  avec une bande de potes d’Arles, un peu allumés pense-t-il, puisqu’ils roulaient en « fixe » …

« Dan et moi avons sympathisé rapidement, et il se trouve que je connais bien son papa. En effet, j’entretenais son vélo il y a quelques années lorsque j’étais salarié d’un autre atelier de réparation local » explique Fred qui est séduit par le concept qu’il trouve néanmoins un peu fou. Au printemps 2017 il se lance et il se monte un fixe sur la base d’un vieux cadre Notar. « La première sortie de 10 km a failli être catégorique et définitive tellement je n’ai pas pris de plaisir sur le vélo. J’ai posé le vélo dans un coin de la boutique, et je me suis dit … on verra ça plus tard . » raconte Fred … Suite à son abandon sur l’ItalyDivide en avril il ressent le besoin de se relancer dans un nouveau défi et il remonte sur ce vélo pour enchaîner quelques sorties de 20 km autour de sa boutique. L’appétit du fixe le gagne « Me laissant guider par mes envies, je me retrouve à bivouaquer sur le Mont Lozère dans un abri sous le col de Finiels. Le lendemain, je reprends la route en direction du sud, je roule sur la corniche des Cévennes filant droit sur Alès pour finalement y prendre le train pour le retour. À ce moment-là, c’est la stupéfaction, ce vélo paraissant si simple et si banal est un exhausteur de plaisir !… » raconte Fred avec enthousiasme.

Fred enchaîne les kilomètres. La pratique du fixe le remet en selle après son abandon pour envisager la suite … »Dan passe une semaine en Ardèche pour préparer sa Pirinexus 350 et je lui fais part de mon idée de participer au BTR en fixe. Nous roulons ensemble une superbe journée de mai, une fois de plus autour du Mont Lozère, accompagnés de Anne. Et Dan me dit à la fin de la journée quelque chose qui ressemble à « fonce !… ça va passer ». Cela fait quelques temps que je vis avec en tête « que tant qu’on essaye pas, on ne sait pas », le lendemain c’est décidé, j’y vais en fixe ! … » raconte Fred.

Un projet complètement Dingle …

Fred est technicien du cycle et il connaît bien la mécanique. Il choisit de monter un fixe sur un cadre Zullo donné par un client. Une paire de cerclage H plus Son, un moyeu Shutter à l’avant et un BLB à l’arrière, pour le reste c’est de la récup’ … rien d’exceptionnel.

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Le Zullo vintage prêt pour l’aventure – photo Fred

La particularité du montage est dans la transmission. Curieux pour une pratique dont l’intérêt est justement de la réduire à sa plus simple expression…

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Le montage « Dingle » réalisé par Frédéric – photos Fred

N’étant ni un puriste, ni un expert dans le fixe, Fred décide de monter un « DingleFixe », avec en option un pignon libre de 16 dents à gauche, ce qui lui permet de pouvoir laisser filer dans les longues descentes de cols éprouvantes en fixe. Il installe trois rapports dont deux en fixe 42/17 et 38/21 et une roue libre 42/16. Le choix du Dingle lui permet d’avoir une amplitude de rapports intéressante et adaptée à la montagne, 2,47 et 1,80 sur un cadre dont les pattes sont assez courtes laissant un côté du moyeu libre pouvant donc recevoir le pignon libre de 16. « Avec mon Dingle je change de rapport en deux minutes sans retourner la roue et pour les longues descentes je prends une minute de plus pour retourner la roue et passer en pignon libre. » précise Fred.

Born to Ride sur un drôle de vélo

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Les prolongateurs installés sur les conseils de Dan – photo Fred

À quelques heures du départ de la BTR en haut du Mont Sainte Odile, les regards se croisent et les discussions filent… Les participants observent tous plus ou moins les solutions des autres … « Ils ont tous un truc qui pend à droite sous le moyeu … J’ai peut-être fait une connerie moi … » pense Frédéric. Mais c’est trop tard pour se dégonfler. La salutation de Monsieur Saint Léger, ses félicitations et ses encouragements sur ce qu’il s’apprête à faire font disparaître immédiatement ses idées noires.

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Les 16 changements de rapports sont programmés et placés sur le profil Openrunner de la BTR – photo Fred

Le start est donné à 22 h, rendez-vous dans quelques heures en haut du Blauen en Allemagne pour le premier CP. Dans la descente du mont Sainte Odile, Frédéric se verra dépassé par une très grande partie des participants puisqu’il n’avait pas prévu de descendre en roue libre. En tout et pour tout, ce sont 16 changements de rapport prévus sur la trace du BTR. Après 100 km de plat Fred est en bas du Blauen, c’est l’heure du premier changement, de nuit, à la frontale. « L’exercice s’avère plus complexe qu’au calme de l’atelier, le fait de voir mes compagnons de route me passer devant n’est sans doute pas étranger au stress qui m’envahit à ce moment-là … » commente Fred. Le Blauen passe, un peu dans le dur, pour Fred qui ne réussit pas à prendre un bon rythme et qui gère mal la montée en allant chercher systématiquement la loupiote rouge qu’il voit au loin et qui se remet à briller à chaque fois qu’il en double une …

CP1 validé en haut du Blauen il reprend sa route en roue libre pour les 30 prochains km. « Cette solution me semble vraiment parfaite, ça me permet de me reposer et de ne pas perdre trop de temps. Au km 150, je repasse sur mon rapport nommé R1 sur ma feuille de route, le prochain changement n’est prévu qu’au km 300 en bas du Grimsel. » explique Fred. Après une pause sommeil sur le banc d’un parc c’est reparti et Fred reprend sa route dans ces paysages inconnus pour moi, sans se poser de questions sur le rapport qu’il tire. « Le mouvement perpétuel du fixe est reposant et d’une douceur incroyable. Après un petit repas en début d’après midi, le sommeil se fait sentir, je décide de me poser sur un banc au bord d’un lac, à 14 h 17, je regarde mon téléphone une dernière fois, j’enroule mon bras autour de mon vélo et ferme les yeux. » Fred a trouvé le rythme de l’épreuve.

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Je décide de me poser sur un banc au bord d’un lac, à 14 h 17 … photo Fred Paulet

Il reprend la route en direction du km 300 qui sera l’occasion d’une pause changement de rapport pour l’ascension du Grimsel. « Le Grimsel est juste magnifique, c’est un délice à grimper sur le 38/21, je passe quelques compagnons et j’ai presque honte d’être facile dans ce col qui semble mettre à rude épreuve les organismes. Le sommet est noyé dans un épais brouillard, je rentre me mettre au chaud dans le restaurant, j’avale une assiette de charcuterie et de fromage et je repars couvert comme en plein hiver sur ma roue libre jusqu’au km 380 où est prévu le prochain changement de rapport. » explique Fred. Il se pose dans un abri bus en bas du Simplon pour y passer une courte nuit dans un confort plus que sommaire …

A 4 h du matin il décolle sur son rapport R2 (38/21) pour grimper le Simplon. « C’est loin d’être le plus sexy des cols que j’ai pu faire. Je n’ai pas mangé depuis 20 h la veille au soir, je ne suis pas au meilleur de ma forme et je peine à arriver au sommet en avalant une maigre barre de céréales. Il fait froid au sommet, j’enfile tout ce que je peux et je dégringole vers l’Italie. Une fois passé la frontière, je me pose dès que je peux pour un petit déj bien mérité, il est 7 h 29 et la journée s’annonce chaude. » Le prochain changement de rapport est prévu sur la feuille de route de Fred en bas du Mottarone (CP2). Par curiosité il essaye de rester sur son pignon libre de 16 dents sur la longue portion de plat qui suit, se disant qu’il pourra tirer un poil plus long qu’avec le 17. « Ce test coupera court après seulement 10 km de plat sur le 16 dents. Je me rends compte que je m’épuise à relancer sans arrêt ce pignon jusqu’à atteindre le seuil auquel je coupe pour laisser filer, puis relancer à nouveau et répéter cela pendant 10 km. Je passe sur le R1 en fixe (42×17) et ça déroule sans effort dans une douce régularité. » nous explique Fred.

Au km 480 il s’arrête pour changer de rapport et prendre un bon repas. Il doit être environ midi, il saute la sieste prévue et se lance dans l’ascension du Mottarone. « Il  fait chaud, très chaud, ça circule, la route n’est pas large et ça grimpe fort par endroit. 500 m à plus de 15% auront raison de moi et je descends du vélo pour pousser un peu. Arrivé au sommet l’équipe de Chilkoot et d’autres compagnons sont là, une bière, un sandwich acheté lors de ma pause de midi, je ne m’arrête pas longtemps. Je descends et je file sur Turin que je voulais passer dans la soirée et dormir à la sortie. » raconte Fred. L’après-midi sera très chaude, Fred va essuyer un gros coup de chaud à la limite du malaise. Il doit se poser sur un parking à l’ombre et se ravitailler. « 2 h plus tard je prends un café et une bière à Turin, la circulation est calme, je profite de la traversée de cette ville sans stress et à un feu rouge un compagnon de route me rattrape. Nous avions partagé le repas au pied du Mottarone. Il a décidé de rouler jusqu’à Suse pour y dormir quelques heures et attaquer le Montgenèvre dans la nuit. Je mets en pratique les précieux conseils de Dan sur l’utilisation des prolongateurs en fixe. Les kilomètres filent sous les roues dans une constance toujours impressionnante et ça devient de plus en plus confortable comme position. « Tiens ! », je me mets presque à apprécier le plat. On ne fait aucun relais, puisque mon camarade de route m’annonce qu’il ne pourra pas rouler à ce rythme devant. Je le rassure en lui disant, de ne pas s’inquiéter, que je tiendrais ce rythme … » explique Fred qui dompte progressivement sa solution de fixe version Dingle.

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La BTR ce sont aussi ces moments-là – photo Fred

À 1 h les deux compagnons se posent dans un parc à Suse pour 2 h de sommeil. « À ce moment-là, j’ai 703 km au compteur et 8784 de D+. On attaque l’ascension sur les coups de 3 h, la différence de rapport et de façon de rouler ne nous permet pas de rouler ensemble. J’aime être seul, et rouler seul, ce n’est pas nouveau … Je pique du nez sur les coups de 5 h mais je ne veux pas m’arrêter. Je décide donc de mettre pour la première fois depuis le départ les écouteurs et lancer ma playlist intitulée « TCR », tout un programme. À ce moment-là, tout se libère, les jambes sont de plus en plus légères, le sommeil s’envole, et moi je m’envole vers le CP3 dans une facilité déconcertante. Je ne vois pas la piste cyclable obligatoire au premier tunnel et je m’engage dans celui-ci. Je m’en rendrais compte à la sortie en me retournant pour voir si j’étais rattrapé et en voyant un panneau interdit aux cyclistes … Oups !!! » explique Fred qui file vers le sommet dans un rythme toujours soutenu…

À 6 h 32 il toque à la vitre de la Chilkoot mobile pour réveiller l’équipe, sans succès, eux aussi sont fatigués par les courtes nuits et les journées éprouvantes. Ils se lèvent 10 minutes plus tard. Un seul bar ouvre tôt à Montgenèvre : le Saint Graal c’est comme un signe et Fred engloutit un petit déj gargantuesque. Encore un changement de rapport et le voilà qu’il file sur Briançon avec son compagnon de route qui l’a rejoint au sommet. « Arrivé à Briançon, je ressens une drôle de sensation autour de la cheville droite je roule doucement, mais cette désagréable sensation, se transforme petit à petit en mauvaise douleur inquiétante. Je m’auto-diagnostique une tendinite du tendon d’Achille. Je m’arrête à Embrun pour manger, et j’en profite pour acheter de quoi strapper en suivant un tuto sur internet, car je sais que ce sera la seule solution pour continuer. » explique Fred.

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Strapping de fortune en suivant un tuto – photo Fred

Il roule ensuite sous une forte chaleur et retrouve Benjamin … ils vont rouler ensemble  une partie de l’après-midi jusqu’à ce que le deuxième tendon d’Achille de Fred se réveille également. « Je dis à Benjamin de partir à son rythme. Je prends une pause goûter dans un petit village et je strappe le deuxième pied, en optimisant le strapp afin de verrouiller complètement les mouvements du pied. Ainsi, je ne ressens plus aucune douleur puisque le pied est entièrement verrouillé, ce n’est pas très pratique pour marcher et pédaler mais ça passe » raconte Fred. C’est ainsi strappé de partout qu’il rejoint Sault pour un bon plat de pâtes et se décide à attaquer le Mont Ventoux (CP4) à 22 h 21 à la fraîche pour éviter la circulation dans la montée comme dans la descente de l’autre côté. Fred rejoint le sommet à 00 h 45 sur son développement R2. L’absence de circulation lui permet de faire des zig-zags sur la route sur les 6 derniers km de l’ascension. Il retrouve Benjamin en haut blotti dans son duvet. « Je m’installe au sol, dans mon duvet de montagne, je dors 4 h comme un bébé. Au réveil j’aperçois des compagnons qui passent sans trop s’arrêter et Luc qui est arrivé dans la nuit avec l’équipe de Chilkoot. Je prends le temps de bien me réveiller et on discute encore et encore. Benjamin et moi reprenons la route ensemble, pour un petit déj’ prévu à Bédoin. » explique Fred qui oublie un moment ses douleurs de tendons.

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Benjamin et Frédéric – photo Fred

Fred et Benjamin décident de passer cette dernière journée ensemble. « Curieusement j’y trouve du plaisir, on pédale, on profite des paysages, on discute, on fait le point sur ce que l’on vient de vivre, comme si c’était terminé … Non ce n’est pas terminé il nous reste un peu moins de 200 km, mais la grosse partie du job est faite. Pas grand chose pourrait nous faire abandonner maintenant, hormis un gros pépin sur la route ou la tête qui lâcherait d’un coup d’un seul comme en Italie en Avril » déclare Fred qui profite de ces derniers moments de route. Ils déjeunent ensemble à Uzès dans une douce somnolence. Benjamin part devant pour suivre un autre compagnon de route et Fred se prépare à la dernière grimpette.

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Le kilomètre 1140 sera l’occasion du dernier changement de rapport. Il engage son R2, sort ses écouteurs et file vers le finish, les pieds dans les strapps, le torse à l’air et la tête dans les nuages. « Au dernier croisement, le sommet est annoncé à 8 km, je ralentis de plus en plus, pour profiter des derniers instants de cette aventure. Un peu plus loin je ressens une présence sur le côté, Fanny est là, on avait pas encore fait connaissance. Il nous reste moins de 5 km mais je garde mes écouteurs sur les oreilles en parfait égoïste solitaire. On ne discutera vraiment que pendant les 500 derniers mètres : je pense qu’on voulait tous les deux profiter chacun de notre côté de ces derniers instants. » explique Fred.

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photo Fred

1181 km et 15676 de D+, en 94 h, tels sont les chiffres de cette aventure de fou, d’une puissance intérieure inimaginable. « J’ai posé le vélo pendant 15 jours pour permettre à mes tendons de se reposer. Je suis remonté sur le vélo à Ambert pour le Concours de machine puisque je devais rouler aux cotés de Matthieu avec mon Pechtregon de l’an dernier.  C’était le test afin de valider le programme de l’été. Le BTR n’aurait dû être qu’un entraînement supplémentaire en vue de la TCR, ce sera finalement le point d’orgues de la saison. Trop blessé, trop peu de temps pour se remettre sur pieds et pouvoir partir sereinement sur la TCR dans seulement 4 semaines. Je vais donc prendre l’été pour un autre projet. Il consiste, avec l’aide de Monsieur Salamandre, à la réalisation d’un pignon fixe sur mesure pouvant recevoir des pneus plus gros et à la programmation de prochaines aventures » conclu Fred heureux de cette expérience du fixe qui visiblement l’a séduit.

Voir le site de Cévènavélo : http://cevenavelo.fr/

Texte issu du récit de la course que Frédéric a envoyé à la rédaction.

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