Si il existe un univers vélo dans lequel on déteste porter l’uniforme, c’est sans conteste celui du gravel. Le parc vélo est déjà lui-même un peu bordélique, avec toutes ces machines qui ne se ressemblent pas, mais au niveau fringues c’est kif-kif : shorts de VTT ou de rando, cuissards avec des poches, maillots flottants, chaussettes semi-montantes, maillots de route, casquettes rétro sous le casque, … C’est un peu comme si le gravel avait lancé une invitation à l’univers cycliste, avec en sous-titre cette petite phrase : « Venez comme vous êtes, mais surtout amenez votre bonne humeur …« 

Ces derniers mois, au milieu de ce patchwork vestimentaire, j’ai reniflé (enfin pas de trop près quand même …) une nouvelle tendance vestimentaire : la chemisette. Cet équipement, un peu ringardisé il faut le dire par le tee-shirt qui s’enfile sans s’embêter avec des boutons, refait surface sur les sentiers. La chemisette était restée populaire dans le monde de la rando et du surf mais je ne m’attendais pas à la voir portée par des cyclistes.

Contre-pied volontairement distinctif ou véritable avantage pour cette pratique nouvelle …  Pourquoi la chemisette devient-elle tendance auprès de certains avaleurs de kilomètres que j’ai le plaisir de connaître ? J’ai posé la question à quelques porteurs de chemisettes notoires …

Dan de Rosilles

Gravel tendance chemisette
Dan avec sa chemisette rétro et son col « pelle à tarte » … Il l’aime « fit » et en Tergal

Dan de Rosilles possède un sacré CV de rouleur toutes distances, que ce soit sur des vélos « déraillés » ou en pignon fixe. Il est le créateur et l’animateur du club Strava Arles Gravel.  C’est également, pour Bike Café, un testeur jusqu’au-boutiste des produits que nous confient les marques d’équipements. Quand il teste des pneus, on sait qu’ils auront subit une dure épreuve sur un vélo piloté par Dan et nos lecteurs apprécient la justesse de ses retours. Il aime les superbes jerseys et les équipements techniques, mais il se trouve que par moment, le délire de la chemisette le gagne.

« Je ne suis pas passé définitivement du jersey à la chemisette, ce n’est pas un renoncement, d’ailleurs en ce moment je teste le maillot UYN que tu m’as passé. En fait je porte la chemisette par moment et pour deux raisons … D’abord parce qu’au bout d’un certain temps on tourne en rond et on se lasse de nos maillots de vélo toujours un peu semblables. J’éprouve une certaine saturation, les marques qui font pourtant des choses extraordinaires, ne peuvent pas se renouveler éternellement. La seconde raison est que la chemisette fait référence pour moi à un univers proche du monde gravel. Je pense à ces grands mecs qui la porte en accomplissant de grands raids comme la Divide ou d’autres épreuves aventureuses inspirées de l’esprit pionnier US. C’est ce qu’on appelle là-bas la « flanelle », en particulier dans les états de la côte Pacifique », explique Dan.

fit et infroissable ...

Pour trouver ses chemisettes, Dan qui ne fait rien comme tout le monde en matière de sourcing, fait son marché sur la boutique en ligne d’un ami « J’ai un secret, je trouve mes chemisettes sur le site de vente en ligne de mon ami cycliste Frédéric Ferrand, alias Ndaref Fameux sur Strava. Il a un magnifique boutique de vêtements vintage sur eBay qui s’appelle « gabba vintage« . On y trouve des jerseys délirants des années 80, mais également des chemisettes », précise Dan. Mais ce n’est pas tout, Dan m’explique qu’il ne porte la chemisette qu’à 2 conditions : il faut qu’elle soit « fit » et qu’elle soit infroissable. « Il n’y a que dans les années 60/70 où on trouvait des chemisettes en Tergal infroissables.

Gravel tendance chemisette
Dan … il faut qu’elle soit « fit » et qu’elle soit infroissable.

Comme je ne sais pas repasser c’est pour moi une condition absolue », précise Dan.

Pour les poches ce n’est pas un problème pour Dan car il met rien dans les poches même lorsqu’il porte un jersey. Sur ses vélos il y a toujours une petite sacoche, sinon il a une musette compacte, rangée dans une sacoche de bikepacking sur le vélo. « Quand j’ai besoin de porter quelque chose, genre je vais faire du gravel et je trouve des champignons, ça m’arrive très régulièrement, et bien j’ai ma musette », explique Dan.

Les règles d’étiquette ou de bienséance … selon Dan :

  • On ne peut pas porter la chemisette avec un cuissard : ça ne se fait pas. Ça nécessite le port d’un bermuda ou mieux un short plus court que le cuissard. Là c’est la grande classe.
  • On ne peut pas porter une chemise avec les manches retroussées, pour céder à cette tendance de la chemisette. Un chemise avec les manches retroussées ce n’est pas une chemisette.
  • On ne peut pas non plus porter une chemisette ample. Toutes les chemisettes ne vont pas, il faut trouver les chemisettes « tuyaux de poêle » près du corps sinon on risque de perdre 5 km/h de moyenne.
  • Par contre et là, c’est autorisé par le « club des porteurs de chemisettes », toutes les formes de cols sont autorisées. Du col Mao jusqu’aux modèles « pelle à tarte » on peut tout avoir. 😉

Maxime Barat

Gravel tendance chemisette
Maxima Barrat lors d’une épreuve de VTT … tendance chemisette anachronique dans ce peloton.

Maxime possède également un CV cycliste assez épais et ses longues chevauchées au travers de l’hexagone sont presque légendaires. Il a cette année remporté la Baroudeuse, sous un soleil de plomb et sur des pistes cassantes à souhait. Il était devant 2 autres « chemisards » qui lui filaient le train, mais que ne l’ont pas revu. Sa chemisette fait tâche parfois au départ d’une épreuve de VTT parmi les maillots bariolés et maculés de pubs … Alors Maxime pourquoi venir narguer les champions, en portant de façon aussi décontractée ton bout de tissu à carreaux ?

« À la base j’étais plutôt randonneur à pied et voyageur à moto, je m’habillais au rayon rando, en choisissant des chemisettes aux tissus assez modernes qui me permettaient de rester habillé en « civil » en permanence et qui rendaient pratiques mes déplacements en mode itinérant. L’idée en moto, comme maintenant en vélo, c’est de pouvoir être habillé un peu normalement si me m’arrête pour entrer dans une boulangerie ou un lieu public », précise Maxime. Pour ses achats, Maxime se dirige vers le rayon rando : Aigle, Salomon, … où il y trouve des chemisettes en tissus techniques, et il a le choix.

La chemise ne fait pas le moine … 

Maxime est du coup un peu atypique dans le monde du vélo.

Gravel tendance chemisette
Maxime sur la French Divide 2018 … en chemisette

Il a inscrit a son tableau de chasse quelques belles épreuves comme la TCR, la French Divide, …et récemment la Baroudeuse unpaved qu’il a finit en tête. « Lorsque j’arrive sur ce type d’épreuve les autres cyclistes me prennent pour un randonneur, mais c’est ce que je suis », me dit Maxime en précisant que la chemise ne fait le moine. En effet, ceux qui vont essayer de suivre sa cadence et qui voudront se hisser à son niveau d’endurance se rendront vite compte qu’il faut surtout avoir des jambes.

« Le problème c’est peut-être que je n’ai pas les poches dans dos d’un maillot de vélo, ça oblige à mettre ses affaires dans le poches du short ou ailleurs …», explique Maxime qui dit retrouver aux mêmes endroits ses objets usuels essentiels. « En fait je monte sur mon vélo comme je suis habillé en ville en ajoutant juste un casque et des chaussures adaptées ». Maxime se défend de vouloir provoquer ou de se démarquer. Il utilise le même matériel que celui qu’il utilise en rando. L’hiver il met du mérinos qu’il achète aussi au rayon rando. Sous le short venant également de ce même rayon rando, il met un slip normal sans problème de blessure.

Yann Thomas

Grand Panorama Arles Gravel
Lors du Grand Panorama une gravel de 200 km autour d’Arles – photo François Deladerrière

Yann Thomas est le créateur des cycles Salamandre, il est installé en Ardèche. C’est sans doute le constructeur de vélo le plus « roots » de France. Il a goûté à pas mal de disciplines dans le vélo, en tout terrain de la balade à la compétition, en X-Country, descente, BMX, voyage en famille ou en solo, sur route ou sur chemins, trajets utilitaires quotidiens, longues échappées routières de plusieurs centaines de kilomètres… Le vélo se conjugue chez lui à tous les temps et par tous les temps. On se croise parfois sur des sorties et j’ai remarqué son look et ses choix très différents des autres, que ce soit pour ses vélos ou son équipement vestimentaire. La chemisette mais aussi la chemise font parties des options qu’il a choisies pour rouler décontracté et ventilé.

« Sur la Baroudeuse nous étions 3 devant à porter des chemisettes Maxime (Barat), Pascal (Fournet) et moi … Maxime et Pascal ont fini et moi  j’ai dû abandonner, pas à cause de ma chemisette, mais à cause de ma selle », explique Yann. La chemisette serait-elle l’arme absolue pour réussir sur les courses de longues distances en pleine nature ? Le choix de Yann n’est certainement pas lié à la recherche de performance. « Les maillots ça vient de la route, de la performance, … Avec une chemisette on n’est pas serré, on n’est pas collé, ça s’ouvre, ça se ferme, tu peux remonter ton col si tu ne veux pas prendre un coup de soleil dans le cou, tu peux l’ouvrir en grand complètement avec l’étoffe qui flotte au vent comme une cape. Je prends des manches longues un peu larges comme je l’ai fait pour la Baroudeuse : tu peux les remonter, les descendre, c’est polyvalent et c’est léger. Le maillot c’est poisseux …», m’explique Thomas quand je lui demande les raisons de son choix.

“ J’en ai pour 3,50 € … 

Interrogé sur ses critères de choix et sa source d’approvisionnement Yann me répond « C’es pas compliqué je vais à la friperie le samedi matin au marché, et j’en ai pour 3,50 €. Je ne prends pas de synthétique, histoire de porter ma chemise plusieurs jours sans sentir mauvais » À carreaux, à rayures, … peut importe pour Yann. « Au concours de machines j’en avait une turquoise qui se mariait bien à la couleur de mon vélo, à la Barouseuse elle était beige, comme la couleur des mes sacoches … J’étais même un peu embêté car elle était trop bien, trop belle et je me suis dit je vais la pourrir sur ces 1150 km de baroud.»

Gravel tendance chemisette
Pour 3,50€ elle est chouette cette chemise

Pour Yann les poches dans les maillots sont encore un héritage de la compétition « En course tu dois pouvoir tout attraper sur le vélo. Dans mes périples à vélo j’ai le temps de m’arrêter et il existe plein de solutions pour ranger son petit bazar. » En fait ça dépend des vélos que Yann utilise. Parfois il installe une sacoche de guidon à laquelle il peut accéder facilement même en roulant. Sur son VTT, il a une grosse sacoche de cadre avec poches latérales. « Et puis je roule rarement en cuissard, alors j’ai toujours une poche de short dans laquelle je peux glisser mon téléphone portable. Pour les shorts je me fournis au même endroit que pour mes chemises, la friperie sur le marché. Pour la Baroudeuse j’ai trouvé un super short pour 6,50 € », précise Yan qui, comme Maxime, porte des slips normaux sous son short … « D’ailleurs Pascal aussi ne met pas cuissard sous le short … on est tous les 3 au régime slip … »

Voilà 3 témoignages intéressants et j’espère que cet article vous donnera des idées … On voit que cette tendance se développe chez les fabricants italiens, et les designers bossent sur des concepts qui arriveront dans les magasins au printemps/été 2020. D’ici là rangez vos chemisettes, il commence à cailler.

8 COMMENTAIRES

  1. Parfois je pousse le mauvais goût jusqu’à mettre ma chemisette salomon synthétique par dessus un t shirt technique manche longue, la maille plus serrée que celle d’un t shirt donne un effet coupe vent intéressant.

    Mes choix de tenues, sont toujours des combos où je cherche avec un minimal d’affaires à avoir un maximum de combinaisons différentes pour répondre aux aléas des conditions.

    Exemple de combo : 1 t shirt ML, 1 T shirt MC, un buff, une chemisette

  2. J’ai roulé en compagnie de Yan le weekend dernier et je confirme que sa tenue « short et chemisette » ne l’handicape absolument pas. En descente c’est un véritable missile 🙂

  3. Tout à fait d’accord avec toi Patrick : « Venez comme vous êtes, mais surtout amenez votre bonne humeur »

    Avec la chemisette, sans vouloir l’admettre, on est finalement dans la recherche du look et à vouloir ne pas en avoir, on s’en donne un quand même.

    Après, tout est question de goût. Perso, je trouve ça affreux, mais c’est sûr que ça fait roots, genre, je m’en fous de mon look, je fais pas du vélo pour être joli.

  4. Vous n’avez pas tout compris « Blueball » ; Mais si, on est tout à fait à la recherche du look, et on le revendique!
    Le vélo n’est pas juste une pratique athlétique : C’est aussi un art de vivre, une pratique qui génère du plaisir, du sens et de la créativité. Et dans le cyclisme comme dans tous les autres domaines, le vêtement est un outil d’expression, d’appartenance et de différenciation. Montre-moi ton jersey, je te dirai qui tu es…

  5. Sans avoir votre niveau, je roule quand même depuis toujours. Je porte des shorts et culottes d’homme pour l’ampleur aux genoux, et des polos ou chemises sous un pull. Tout ça est très conscient : je me veux élégante et intemporelle c’est-à-dire avec des vêtements avant tout confortable et polyvalents. Je ne suis pas fâchée aussi de me distinguer des couraillons sans sens de l’histoire! Ma selle n’aime que les vrais tissus, mais je reconnais que les tissus modernes sèchent vite… vous voyez, pas d’exces de dogmatique!

  6. « je ne m’attendais pas à la voir portée par des cyclistes »
    Dans le vélo, il y a les voyageurs. Et chez les voyageurs, la chemisette est là depuis la nuit des temps. Je ne vois pas ce qu’il y a d’étonnant…

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