AccueilDécouvertesTendancesAcier, freins sur jante : le vélo cherche-t-il à redevenir simple ?

Acier, freins sur jante : le vélo cherche-t-il à redevenir simple ?

Dans un contexte où durant des années on nous a expliqué que le vélo devait être plus léger, plus rapide, plus intégré et plus technologique, certaines marques nous proposent désormais des vélos qui font moins. Est-ce un retour en arrière, une nostalgie commerciale ou la reconnaissance que le vélo avait peut-être déjà atteint une forme de maturité ? Récemment le Distance 25 et le Road Logic Tom Ritchey Signature m’ont amené à me poser cette question.

En fait ces deux annonces rapprochées me font penser à un contre-modèle qui ne serait pas anti-technologie, mais proposerait une technologie à la carte. Est-ce un « saut de chaine » dans le braquet du toujours plus ? Le Distance 25 et le Tom Ritchey Signature ne sont pas des vélos vintage. Ce sont des vélos contemporains qui sélectionnent volontairement certaines technologies et en écartent d’autres. Le Road Logic assume par exemple l’acier, les freins sur jante, les serrages rapides et le passage externe des câbles tout en conservant une fourche carbone et une capacité de pneus de 30 mm.

Pas vraiment un retour en arrière

Aucun de ces deux vélos, que j’ai pris pour illustrer ce sujet, n’est réellement un vélo ancien. Le Distance 25 utilise par exemple un boîtier T47, un passage interne des câbles et des composants contemporains. Il accepte même une transmission électronique Shimano Ultegra Di2 dans l’une de ses configurations, tout en conservant des freins à patins. Le Ritchey utilise lui aussi une fourche carbone, une douille de direction usinée, des tubes acier traités thermiquement et à triple épaisseur, ainsi qu’une conception optimisée pour le soudage TIG. Le message n’est donc pas : « Les vieux vélos étaient meilleurs, revenons aux vieux ! »

Une réaction face à la course à la performance ?

Ce conservatisme apparent n’est pas forcément opposé à la performance

Depuis plusieurs années, le vélo de route haut de gamme raconte essentiellement la performance en sacralisant l’aérodynamisme, la rigidité, l’intégration, l’électronique, les watts et les gains marginaux. Cette présentation est issue d’une cohérence sportive. Elle contribue à donner l’impression que le vélo doit constamment devenir plus rapide, plus intégré, plus sophistiqué. Or une partie des cyclistes ne cherche pas nécessairement à aller plus vite, mais à aller plus loin dans la distance, mais également dans la durabilité de leur matériel. J’en ai récemment parlé avec les responsables de la manufacture Berthoud : ce critère est important pour éviter une couteuse chasse à la nouveauté.

Tom Ritchey Signature
Photo Ritchey

On retrouve cette recherche dans le monde des brevets, de la longue distance et du voyage à vélo. La question est moins de savoir combien de watts on peut gagner que de se dire « est-ce que je peux rouler 300, 500 ou 1 000 kilomètres avec cette machine sans avoir envie de la jeter par-dessus un talus ? ». J’ai pu constater en participant à quelques brevets et cette année à l’Ardéchoise qu’une partie significative des participants restaient fidèles à des solutions classiques. Ce conservatisme apparent n’est pas forcément opposé à la performance : le confort et l’absence de soucis mécaniques est un facteur de la performance sur la distance. On se souvient qu’en 2025, Victor Bosoni s’est imposé sur la Transcontinental, la Desertus Bikus et The Traka sur des vélos Méral en acier, loin des standards issus du carbone. Pour certains il y a aussi une réalité économique dans ces choix : le prix du gramme technologique ramène vite sur terre.

Des vélos classiques, qui en réalité sont modernes

La simplicité peut devenir à son tour un argument marketing.

C’est le paradoxe que je voulais aborder dans cet article. Le Tom Ritchey Signature accepte des pneus en 30 mm. Le Distance 25 reste à 28 mm. Les deux utilisent une fourche carbone. Le Ritchey dispose même d’une compatibilité avec des transmissions mécaniques ou électroniques. Ce qui montre qu’on ne revient pas réellement au vélo d’avant. Certes il utilise un principe ancien : le cadre acier et le freinage sur jante. On peut qualifier ce choix de « modernité sélective ». La fourche carbone apporte cette modernité et l’augmente la section des pneus parce améliore le confort. On conserve les freins à patins parce que certains utilisateurs considèrent qu’ils correspondent à leur pratique. On s’éloigne de l’obsolescence par génération.

La simplicité peut devenir à son tour un argument marketing. La marque Distance déclare : « Pas de technologie vite obsolète et impossible à réparer ». Il ne faudrait donc pas remplacer une injonction marketing par une autre. La simplicité peut elle aussi devenir une niche commerciale. Elle possède ses codes, ses couleurs, ses tubes fins, ses raccords, ses composants choisis et désormais son storytelling.

le vélo cherche-t-il à redevenir simple ?
Photo Méral

Au delà de ces deux exemples

J’ai cherché au-delà des deux exemples récents avec Distance et Ritchey et j’ai relevé d’autres vélos qui font appel au classicisme. Cinelli a relancé en 2026 le Supercorsa avec un cadre acier Columbus SL, des raccords traditionnels, des pattes à serrage rapide et des freins sur jante. Cette relance est plus dans l’esprit « madeleine de Proust » que dans celui d’une modernité classique. La marque britannique Condor propose également un modèle classique Acciaio qui comme le Ritchey propose une fourche carbone.

Le phénomène ne se limite pas aux toutes petites marques artisanales. Ritchey constitue justement un cas important parce que la marque possède une dimension industrielle et internationale. Le fait qu’elle continue à produire le Road Logic et le fasse même revenir dans une édition Signature est un signal intéressant. Par ailleurs Origine Cycles maintient de son côté à son catalogue des vélos de route à freins sur jante. La marque associe notamment ce choix à la recherche d’un vélo simple, léger et plus accessible. Elle m’indique que 5 % des personnes qui ont configuré (en ligne) un vélo de route sur les 6 derniers mois ont opté pour un vélo équipé de freins sur jante.

Mon avis

À partir de ces signaux faibles, dans un marché du vélo qui cherche toujours sa croissance par le biais de toujours plus de nouveautés, je me suis posé cette question : « âge de raison » ou nouvelle niche ? En appuyant sur le bouton « pause » certaines marques sont dans cette recherche de classicisme moderne et cela m’intéresse. Je suis favorable à un progrès adapté aux besoins et ces propositions, qui offrent des alternatives, me semblent avoir du sens.

Certains cyclistes ont atteint cet âge de raison et veulent des produits durables qui correspondent à leur philosophie du vélo. Ils vont peut-être ainsi participer au maintien d’une production d’équipements comme les roues avec bande freinage, les freins, les transmissions mécaniques… Cela ne veut pas dire que l’industrie du vélo ait pris conscience qu’elle était allée trop loin. Le progrès est nécessaire dans tous les domaines. D’ailleurs dans ces vélos classiques on retrouve des retombées de ce progrès. Les grands constructeurs continueront massivement à développer des vélos carbone intégrés, aérodynamiques, électriques et électroniques et cela ne fait qu’augmenter les choix pour les cyclistes.

Patrick
Patrick
Patrick Van Den Bossche a créé les blogs Running Café, Track & News, puis Bike Café. Curieux invétéré, observateur des tendances, il adore mettre en lumière les personnalités et les anonymes du petit monde du vélo. Il a collaboré longuement à la revue Cyclist France et affectionne la simplicité des vélos anciens ou modernes. Depuis sa découverte du gravel en 2015, il s'adonne régulièrement à des sorties sur route et sur chemins autour de la Sainte-Victoire. Il adore la pratique minimaliste du single speed sur route sur son vélo en acier.

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