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« Less, but better », une quête de design minimaliste qui interroge notre rapport au progrès

Voilà un moment que la recherche de minimalisme m’obsède, dans mes pratiques sportives. A-t-on besoin d’un arsenal matériel sophistiqué pour s’accomplir, alors que notre corps peut s’adapter et même se développer pour répondre à l’effort physique qu’on lui demande ? Nos capacités venant de notre inné sont énormes, il faut les chercher plutôt que de leur offrir des “prothèses” de plus en plus complexes. Il existe, je pense, un autre endroit où placer la performance. Partant de cette réflexion, je me suis lancé dans un nouveau projet de construction d’un vélo minimal en single speed, mais capable de tout. Un single speed All road pour rouler longtemps et élargir le champ de mes découvertes par sa polyvalence.

Porté par un besoin de simplicité, j’ai appliqué le minimalisme en course à pied et en montagne il y a quelques années. J’ai couru à un bon niveau en utilisant des chaussures de running minimales, ayant un drop voisin de zéro (différence de hauteur en avant et arrière) et sans aucune blessure. L’envie de minimalisme est revenue se coller à ma pratique du vélo, comme le sparadrap du Capitaine Haddock. J’ai beau avoir roulé sur des vélos dotés d’équipements élaborés avec plein de vitesses mécaniques ou électroniques, le désir de faire simple m’a envahi à nouveau. Aujourd’hui, cette quête de frugalité technique se traduit par un nouveau projet dont je souhaite vous parler. Recherche d’esthétisme, interprétation de l’effort, singularité… où se situe le curseur de ce projet à contre-courant ?

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Le retour du minimalisme n’est pas un retour en arrière

Les « Dix principes du bon design » Dieter Rams est célèbre pour ses Dix principes du bon design, selon lesquels il doit être innovant, utile, esthétique, compréhensible, discret, honnête, durable, rigoureux dans les détails, respectueux de l’environnement et réduit à l’essentiel. Son credo le plus connu, « Less, but better » (« Moins, mais mieux »), résume cette philosophie. 

Toutes mes expériences passées dans le domaine du vélo ces 10 dernières années m’ont intéressé, mais curieusement face à cet arsenal technologique du toujours plus, je versais vers le toujours moins. Ce sont les vélos les plus simples qui m’ont apporté le plus de plaisir. Cette réflexion m’a conduit à imaginer un vélo qui pourrait correspondre le mieux à mon rêve : un objet simple, mono vitesse, en acier avec un peu de carbone, un freinage sur jante et des équipements intemporels conçus par des marques “cultes” que j’aime. Ce vélo, qui sera destiné à m’apporter plus d’émotions que de performances, étonnera sans doute beaucoup de cyclistes. Il va me permettre de faire des sorties longues ou très longues, de voyager… Il sera surtout une machine à rêver.

Le minimalisme est un courant né dans les années 60 aux États-Unis, porté par des artistes comme des peintres, des sculpteurs, des designers, des musiciens. Il fut interprété comme une réaction au débordement subjectif de l’expressionnisme abstrait et au figuratif du Pop. C’est aussi une approche en philosophie pour ceux qui cherchent « une théorie simple de la vérité ». De façon intuitive et sans me référer à des publications philosophiques, j’ai compris que rendre une vérité complexe masquait souvent un manque de confiance. Multiplier les explications, les solutions, les itérations nous éloigne de l’émotion du vrai : restons simples.

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Faire simple, ça peut devenir compliqué

Quokka
Pour le cadre, cette complexité se retrouve ici dans cette jonction autour du boitier de pédalier entre les bases et les tubes – Photo Quokka Cycles

Faire simple… c’est parfois complexe…“, m’avait dit Sébastien Klein qui m’a construit mon premier single speed sur mesure. Cette fois, je m’adresse à un autre cadreur de talent : Brivaël Laurendeau. J’observe la progression de ce jeune artiste du chalumeau qui, après avoir suivi la filière de l’apprentissage via les compagnons du devoir et son travail de cadreur chez Cyfac, a choisi de créer sa marque Quokka en 2023. Il décide d’ouvrir son propre atelier pour fabriquer des vélos qui lui ressemblent. Il adore le pignon fixe et propose quelques superbes modèles minimalistes, mais son talent s’exprime également sur la fabrication de gravel ou de randonneuses en acier. Il présente régulièrement ses créations dans les expositions Bespoked, où on le verra en septembre à Dresde en Allemagne.

Quokka
Brivaël en plein travail – Photo Quokka

Une beauté portée par la simplicité

Pour moi l’esthétique est importante. Pourquoi je trouve un vélo de piste si beau ? Pourquoi une randonneuse des années 50 me touche par son aspect intemporel ? Pourquoi un vélo single speed me séduit à ce point ? Sans doute, car la fonction est lisible dans leurs lignes très simples. Chaque élément a une raison d’être et s’harmonise avec le reste. Le design industriel a longtemps défendu cette idée avec la célèbre formule de Dieter Rams : « Less, but better. » On retrouve cette philosophie chez Jony Ive, lorsqu’il dessinait les premiers produits Apple.

Le cahier des charges

Le cadre

Quand j’ai interviewé Brivaël en 2024, j’avais déjà repéré son modèle Mudslayer de type Tracklocross, c’est-à-dire un fixie capable d’accepter des pneus larges pour pouvoir s’évader hors route. J’y ai vu l’opportunité de disposer d’un single speed “Allroad” qui me permettra de passer de la route aux chemins et de faire de longues balades confortablement avec un bikepacking minimaliste.

Less, but better
Le projet avec ses cotes

Après avoir transmis mes mesures à Brivaël, il a dessiné le cadre en tenant compte de la fourche carbone Ritchey que j’ai choisie. Les dimensions sont très proches de mon Brevet Cycles, avec lequel je fais régulièrement de longues sorties jusqu’aux brevets de 200 km.

Les équipements

Pour équiper ce vélo, j’avais quelques idées au départ et notamment celle de choisir des équipements venant de marques qui, à mon sens, agissent dans la logique « Less, but better » exprimée par le designer Dieter Rams. Certaines de ces marques ont créé et développent des produits mélangeant une esthétique intemporelle et une efficacité éprouvée dans leur domaine respectif.

« Less, but better » avec Ritchey

Less but better
Les équipements sont arrivés à l’atelier de Quokka – photo Brivaël Laurendeau

La marque américaine représente plus de 50 ans d’innovation en design. Tom Ritchey, son créateur, a su mener de front le développement d’une entreprise qui aujourd’hui distribue dans le monde entier et la création d’un nombre incroyable de nouveautés. Je cherchais une fourche carbone pour mon projet avec des tasseaux pour installer des freins mini V-brakes pour un freinage sur jante efficace et pour accepter une dimension de pneumatiques allant jusqu’à 35 mm. C’est sur le catalogue de Ritchey que j’ai trouvé cette fourche de cyclocross au design épuré. Elle possède les points de fixation des freins avant. Pour l’arrière, Brivaël les soudera sur les haubans.

Je cherchais également une tige de selle simple et légère. C’est encore chez Ritchey que je l’ai trouvée, avec le modèle Flexlogic, à l’opposé des tiges de selle démoniaques que je vois proposées sur le marché. Le chariot est aisé à régler avec un seul serrage, qui facilite le changement de selle et offre un poids relativement faible de 170 g.

Pour le guidon, mon choix s’est porté sur le modèle Superlogic Evocurve en 42 cm de large. Il est léger (200 g) et compact, doté d’une portée réduite de 80 mm, d’un faible drop de 130 mm et d’une inclinaison de 4° sur sa partie supérieure ergonomique.

La potence choisie est le modèle carbone Superlogic C260 d’une longueur de 100 mm.

Les autres équipements

Pour la selle, si vous avez lu mon article à propos de la selle Flite Boost Pro Team Kit Carbonio Superflow de Selle Italia, vous pourrez comprendre pourquoi je l’ai choisie. Je l’ai testée lors d’un BRM effectué en single speed. Elle m’offre un appui ferme et efficace. Sa légèreté relative me permet une optimisation du poids de la machine sans concession au confort.

Pour un freinage sur jante efficace et un dégagement qui permettra d’accueillir des pneus de 35 mm, il faut des freins cantilever ou des mini V-brakes. Ces freins étaient utilisés en cyclo-cross avant l’arrivée des disques. On les trouve également sur les tandems ou certaines randonneuses pour les mêmes avantages : efficacité et utilisation de pneus larges. Ils sont plus difficiles à trouver depuis la généralisation des disques. Je vais me laisser tenter par les mini V-brakes de Paul Component au design sublime.

Fidèle à mon braquet de 44×19, je cherche un pédalier avec axe classique et emmanchement carré qui pourra permettre une ligne de chaîne parfaite (42-43 mm) pour ce cadre sur-mesure.

Pour les roues, ce sera des jantes simples en alu no-name et des moyeux Mack Hubs grandes flasques. Roulements inox et boulons titane. Rayons Sapim X-ray, rayonnage radial à l’avant (20 rayons) et arrière croisés par 2 (24 rayons). Poids : 1,4 kg la paire

Moyeux Mack Hubs
Moyeux Mack Hubs

Des pneus route en 34 ou 35 et pour finir : une chaine Izumi 3/32, une roue libre White Industries et 2 portes-bidon Zéfal.

L’ambition de ce projet

Quand le geste artisanal rejoint le geste sportif…

Ce projet est dans la continuité de ce que j’aime dans le sport. J’ai toujours cherché à comprendre ce que notre physique et notre volonté apportent à notre pratique sportive. Je suis admiratif du geste sportif naturel qui tire parti de la biomécanique humaine. En course à pied, j’étais fasciné par la beauté de la foulée des grands champions, fondée sur la propulsion partant de l’avant-pied. Dans le vélo, c’est l’arrondi du pédalage que je trouve à la fois esthétique et efficace. Sur un vélo monovitesse, ce geste sportif prend toute sa valeur et ma quête sera de travailler sur ce vélo la souplesse de mes chevilles et l’optimisation de mon potentiel physique.

Au bout de quelques jours de voyage à vélo, il ne reste presque plus que trois choses : le corps, la machine, le chemin, sans parler des beaux souvenirs qui viendront plus tard. Avec ce vélo, j’aimerais bien vivre consciemment cette réflexion qui ne condamne pas l’innovation, mais qui la rend relative. Elle m’invite simplement à distinguer deux formes de progrès : celle qui cherche à augmenter indéfiniment les performances grâce à la technique et celle qui consiste à mieux révéler nos capacités naturelles. C’est sans doute cette seconde voie qui explique le retour en grâce du single speed, des cadres en acier, des chaussures à lacets ou du bikepacking léger : autant de pratiques où l’objet cesse d’être une démonstration technologique pour redevenir le compagnon discret d’une expérience profondément humaine.

Patrick
Patrick
Patrick Van Den Bossche a créé les blogs Running Café, Track & News, puis Bike Café. Curieux invétéré, observateur des tendances, il adore mettre en lumière les personnalités et les anonymes du petit monde du vélo. Il a collaboré longuement à la revue Cyclist France et affectionne la simplicité des vélos anciens ou modernes. Depuis sa découverte du gravel en 2015, il s'adonne régulièrement à des sorties sur route et sur chemins autour de la Sainte-Victoire. Il adore la pratique minimaliste du single speed sur route sur son vélo en acier.

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