Le marché du vélo traverse une période difficile. Après l’euphorie des années qui ont suivi la pandémie, les fabricants doivent composer avec une demande moins dynamique et des équilibres économiques fragiles. Dans ce contexte, l’annonce de la reprise de Cyfac et de Méral, puis leur rapprochement avec CMT, ouvre une perspective pour la fabrication artisanale française. (photo de couverture : Cyfac fabrique aussi un tandem carbone pour l’équipe de France)
Reprise en avril 2026 par Jean-Pierre Ramoul, déjà dirigeant de CMT, Cyfac devient Maison Cyfac. La nouvelle structure réunira les trois marques historiques, chacune associée à un matériau : le carbone pour Cyfac, l’acier pour Méral et le titane pour CMT. Le projet entend préserver des compétences accumulées au fil des décennies tout en mutualisant les moyens de production. Au-delà du sauvetage de trois noms connus des amateurs de vélos artisanaux, cette opération dessine une stratégie : recentrer l’activité sur le sur-mesure, réunir les équipes dans un nouvel outil de production et proposer aux clients une réponse adaptée à leurs usages.
Maison Cyfac : une reprise après une période critique
La reprise de Cyfac intervient après une période particulièrement difficile pour l’entreprise tourangelle. Six mois avant la publication du communiqué, le fabricant se trouvait en liquidation judiciaire. Le contexte d’un marché en repli a pesé sur une activité qui repose sur des productions spécifiques, des savoir-faire techniques et des volumes limités.

Jean-Pierre Ramoul a repris l’entreprise en avril 2026, avec le soutien de deux investisseurs. Il avait déjà repris CMT en 2022, un fabricant savoyard spécialisé dans les vélos en titane. Le sauvetage de Cyfac et de sa marque historique Méral lui permet désormais de réunir trois identités complémentaires. Le dirigeant présente cette opération comme une volonté de « préserver un patrimoine historique, et constituer un pôle de compétences uniques à l’échelle de l’artisanat du cycle ». Le changement de nom traduit cette ambition. Cyfac devient Maison Cyfac, une entité qui rassemble les trois marques sans les faire disparaître. Chacune doit conserver son identité et son histoire, tout en bénéficiant de moyens partagés.
Trois matériaux, trois marques et une même orientation
Le rapprochement entre Cyfac, Méral et CMT repose sur la complémentarité de leurs savoir-faire. Cyfac et Méral ont construit leur réputation autour du carbone et de l’acier. CMT s’est spécialisé dans le titane. Cette réunion donne à Maison Cyfac la possibilité de proposer des cadres dans les trois matériaux majeurs de la construction artisanale. Le choix ne se limite donc pas à une préférence esthétique ou à une tradition. Il peut aussi répondre à des usages, à des attentes de comportement et à des contraintes propres à chaque projet.



Le carbone, l’acier et le titane ne répondent pas exactement aux mêmes logiques de conception. Le sur-mesure permet précisément de partir du cycliste, de sa pratique et de ses attentes avant de définir une solution technique. Pour un vélo de route, une randonneuse ou une machine destinée à l’aventure, les priorités peuvent varier : position, confort, comportement, équipement ou type de parcours. Le projet de Maison Cyfac consiste à réunir les compétences nécessaires pour traiter ces questions sans imposer un matériau unique à tous les clients. Cette approche pourrait intéresser les cyclistes qui cherchent un vélo adapté à leur pratique plutôt qu’un modèle standard auquel ils doivent s’adapter. Elle correspond aussi à une culture du vélo artisanal dans laquelle le dialogue avec le cadreur reste une étape centrale.
Un recentrage sur le vélo sur mesure
La nouvelle direction annonce une évolution importante : les trois marques abandonneront la production en série pour se concentrer exclusivement sur le vélo sur mesure. La signature choisie, « Fabrication de vélos sur mesure depuis 1974 », rappelle l’ancienneté de cet héritage. Cette date correspond à la création de Méral par Albert Métayer. Cyfac a vu le jour en 1982, sous l’impulsion de Francis Quillon, qui travaillait auparavant comme artisan-cadreur chez Méral. CMT a été créée en 2000.


Maison Cyfac veut donc réunir ces histoires autour d’un positionnement commun. L’entreprise ne cherchera plus à couvrir une gamme de vélos produits en série, mais à construire chaque projet à partir des besoins exprimés par le client. Le communiqué décrit un processus en cinq étapes. L’équipe commence par écouter le cycliste afin de comprendre ses usages, ses attentes et ses contraintes. Elle étudie ensuite la géométrie et les choix techniques, à partir d’une prise de cotes complète et, si nécessaire, d’une étude posturale. Le client participe également à la personnalisation esthétique, avec une palette annoncée de plus de 30 000 teintes et effets.

Les ateliers prennent ensuite en charge la fabrication du cadre, la peinture et le montage du vélo complet. Maison Cyfac annonce un délai de livraison de quatre à six mois à compter de la signature du bon de commande, ainsi qu’une garantie de dix ans sur ses cadres. Ces engagements devront trouver leur place dans l’organisation économique de la nouvelle structure. Le sur-mesure suppose du temps, des compétences et une relation approfondie avec chaque client. Il exige aussi de calculer précisément le coût du travail pour assurer la viabilité de l’activité.
Un nouvel outil de production à Tours
La réunion des trois marques doit également passer par un regroupement physique des équipes. Maison Cyfac prévoit d’ouvrir un nouveau site à Tours dans les prochains mois. Le communiqué ne dévoile pas encore son emplacement précis. Les ateliers de Cyfac et de Méral déménageront en premier. CMT les rejoindra au cours de l’année 2027. Selon la direction, ce nouveau lieu sera plus accessible que le site historique de La Fuye, aussi bien pour les clients que pour les salariés.

Le projet prévoit un outil de production renforcé par l’arrivée de nouvelles machines, une amélioration des conditions de travail et un accueil plus soigné des clients. Les visites d’atelier doivent également prendre une place plus importante dans la relation avec le public. Maison Cyfac prévoit par ailleurs l’ouverture d’un showroom dans les Alpes, berceau de CMT, afin de représenter les trois marques dans cette région.


Cette réorganisation pourrait permettre de mieux partager certains équipements, de faciliter les échanges entre les équipes et de rationaliser une partie des coûts. Elle devra toutefois préserver les particularités de chaque matériau et les gestes techniques qui font la spécificité des trois marques. Le déménagement constitue donc un élément important du projet. La mutualisation des moyens peut renforcer la structure, à condition qu’elle ne dilue pas les compétences qui font sa valeur.
Les compétences sauvegardées, un enjeu pour le patrimoine cycliste français
La reprise de Cyfac et de Méral ne concerne pas seulement des noms et des catalogues. Elle pose aussi la question de la continuité des compétences dans la fabrication artisanale française. Construire un cadre sur mesure ne consiste pas simplement à assembler des tubes. Le métier associe conception, choix des matériaux, maîtrise des procédés de fabrication, précision des ajustements et compréhension du comportement recherché. La peinture et le montage participent également au résultat final.

Ces compétences se construisent avec l’expérience et la transmission. Lorsqu’une entreprise disparaît, les machines ne suffisent pas toujours à reprendre son activité. Il faut aussi préserver les connaissances, les gestes et la capacité à transformer une demande parfois très personnelle en un vélo cohérent.
L’avis de Bike Café
Le regroupement de Cyfac, Méral et CMT peut offrir un cadre favorable à cette transmission. Les équipes pourront partager certains moyens et confronter leurs expériences, tout en conservant leurs spécialités respectives. La réunion du carbone, de l’acier et du titane sous une même structure constitue, à ce titre, l’un des aspects les plus intéressants de l’opération. L’enjeu dépasse aussi la seule fabrication du cadre. Maison Cyfac annonce une prise en charge complète, de la conception à la peinture et au montage du vélo. Cette maîtrise de plusieurs étapes permet de garder une cohérence entre le projet initial, les choix techniques et le produit livré.
Retrouvez nos différents tests réalisés au fil du temps sur ces 3 marques :
Pour nous qui avons testé plusieurs machines de ces 3 marques, nous aurons un seul interlocuteur. Nous pourrons parler des différences induites par les matériaux sans critères de concurrence commerciale. Reste une question essentielle : comment rendre ce modèle viable dans un marché où la production industrielle bénéficie de volumes bien supérieurs ? Le sur-mesure ne peut pas s’appuyer sur les mêmes économies d’échelle. Il doit trouver sa valeur dans l’adaptation au cycliste, la qualité du travail et la relation directe avec le fabricant. La mutualisation des moyens pourrait contribuer à cet équilibre.
Nous souhaitons à Maison Cyfac de réussir son pari qui dépendra aussi du carnet de commandes, du niveau de prix accepté par les clients et de la capacité de l’entreprise à rémunérer correctement les heures nécessaires à chaque réalisation. La création de Maison Cyfac représente un signal encourageant pour les amateurs de vélos fabriqués en France. Elle montre qu’une reprise peut entreprendre autre chose que la simple continuation d’une activité : un regroupement de compétences, une organisation nouvelle et un recentrage sur les besoins des clients.
Site de la Maison Cyfac : Maison Cyfac | Vélo artisanal sur‑mesure



Je suis admiratif du repreneur qui s’investit et investit pour préserver un savoir-faire et derrière ça, des emplois. Je lui souhaite de réussir.
Mais une fois dit ça, comme vous à BC, je reste dans l’expectative à cause du marketing, c’est à dire de l’adaptation des solutions proposées à la demande.
Je ne peux que regretter la tendance lourde en marche depuis des années : la prédominance du marketing sur le marché du cycle. Les vélos qu’on voit sur les routes sont des vélos très chers (les clients sont prêts à débourser de grosses sommes) mais cet argent va à des marques qui font du marketing. Le client choisit pour la reconnaissance que cette marque lui procure, et pas pour le contenu technique du vélo.
Paradoxalement, les mêmes prix, quand ils sont demandés par des artisans pour rémunérer du travail artisanal, semblent trop élevés pour la cible de ces vélos.
Autrement dit, la valeur perçue par le client ne matche pas avec la valeur proposée par les artisans.
Les marques font construire en volume pour baisser les coûts de fabrication et achètent les composants en OEM à des tarifs inaccessibles aux artisans. Les composants représentant 60 à 80% du coût d’un vélo de production industrielle (sur le haut de gamme), la voie est très étroite pour les artisans. C’est donc un marché de niche, et il faut le dire, les artisans sont assez nombreux en France, dont la plupart travaillent seuls. Dur dès lors pour une entreprise avec une structure et des coûts associés de se distinguer.