Bike Café nous invite à rendre visite à Pau Tena qui a créé la marque de vélo Clementina. Il est installé à Barcelone et sa vision du cyclisme ressemble à un art qui mêle technique et beauté, jeu et force, comme pour imaginer une histoire sophistiquée pour des machines simples

Il a reçu Prosper Rigot qui a réalisé pour vous cette interview, dans l’atelier de l’artiste sur la Plaza Mañé i Flaquer à Barcelone.

Qui es-tu, Pau ?

Eh bien, Pau, c’est moi ! J’ai 46 ans et j’ai commencé à étudier la mécanique en même temps que les Beaux-Arts, une activité que je pratique depuis l’âge de huit ans. Toute ma vie a tourné autour de la mécanique et des beaux-arts, souvent en combinant les deux.

J’ai commencé le vélo à l’âge de 13 ans ; j’ai commencé avec le trial. Je suis ensuite passé au VTT puis au vélo de route. Avec le temps, j’ai fini par découvrir que sans aucun doute, la pratique que j’aimais le plus, c’était la route. Dès l’âge de 18 ans j’ai commencé comme mécanicien moto ; je continuais en même temps à peindre et participais à des expositions internationales.

Clementina, rencontre à Barcelone avec Pau Tena
Réparer c’est bien, mais ce qui m’a toujours passionné c’est construire, c’est créer … Pau Tena dans son atelier de Barcelone.

J’ai fini par découvrir qu’être mécanicien cycliste était ce que j’aimais le plus, bien plus que travailler sur des motos ou des voitures, grâce à ma passion pour le vélo. J’ai beaucoup travaillé et essayé d’apprendre des meilleurs ; j’ai notamment eu la chance de travailler longtemps avec l’un des meilleurs mécaniciens du monde, dans plusieurs ateliers ici à Barcelone. Avant de faire le grand saut et monter mon propre atelier, j’ai fait partie de plusieurs équipes nationales espagnoles pendant plusieurs années, notamment sur Piste lors des Mondiaux et aux Jeux olympiques de Rio.

Clementina, rencontre à Barcelone avec Pau Tena
Chercher l’excellence … photo Clementina

Dans mon parcours j’ai toujours cherché à suivre les traces des meilleurs mécaniciens, en essayant de m’améliorer chaque jour, et en recherchant l’excellence. Cependant, réparer c’est bien, mais ce qui m’a toujours passionné c’est construire, c’est créer : je savais que la création viendrait sûrement du côté artistique de mon parcours.

Qu’est ce qui t’a donné envie de créer tes propres vélos ?

Commencer à créer mes propres vélos a été une suite logique de mes études et de mon parcours. J’ai commencé à me perfectionner dans le domaine de la biomécanique, ayant dû quitter la compétition à cause de problèmes physiques. J’ai commencé à me passionner pour ce domaine et j’ai réalisé des études approfondies dans la biomécanique du cyclisme en suivant diverses écoles, avec de nombreuses sources, et sans aucune machine de protocole standard. J’ai actuellement mon propre protocole qui s’inspire en grande partie de la biomécanique classique.

Chercher l'excellence ... photo Clementina
E, suivant les règles de la bio-mécanique la création de mes propres vélos devient quelque chose de logique, de naturel, …

Pour moi, la biomécanique classique était l’union du cycliste et du vélo : c’était une discipline qui n’était pas séparée de la mécanique du vélo, encore moins en compétition. Historiquement, le mécanicien était biomécanicien, cela n’a pas été considéré comme une discipline distincte comme c’est le cas aujourd’hui.

À la fin, donc, la création de tes propres vélos devient quelque chose de logique, de naturel : tout comme à leur époque les Colnago, les De Rosa, à force de chercher à toujours améliorer, améliorer et améliorer encore chaque détail, chaque composant, chaque posture, mécaniquement ou géométriquement, il devient naturel de créer ton propre cadre. Encore plus naturel dans mon cas, où la création de mon vélo représentait aussi l’union de la technique et de l’artistique.

D’où vient le nom de ta marque Clementina au parfum d’agrume ?

C’est très simple. Mon impression est que ce dernières années l’ensemble du marché du vélo est dirigé vers la production de masse, la standardisation, la volonté de vendre… tout cela est plus régi par les enjeux de marché que par la recherche d’un produit excellent ou approprié pour les cyclistes, contrairement à ce que l’on faisait dans le passé avec des productions plus petites et plus soignées, notamment dans les régions méditerranéennes. Le vélo latin est le vélo de compétition par excellence, c’est le vélo par excellence.

Chercher l'excellence ... photo Clementina
La clémentine c’est un fruit petit mais plein de vitamines et de couleurs, vraiment originaire de la côte méditerranéenne.

D’où vient tout le cyclisme de course actuel ? La culture et la créativité dans le domaine du cyclisme de route viennent de France et d’Italie ; elles viennent de l’Espagne aussi, car même si nous n’avons jamais été au niveau des grands constructeurs italiens ou français, nous avons toujours figuré dans le cyclisme. Mon objectif était de récupérer un peu de toute cette capacité créative et technique incroyable, et malheureusement un peu oubliée ; ce que je voulais créer c’était quelque chose qui retourne à l’authenticité locale. Et s’il y a quelque chose d’authentique et de local, c’est bien notre fruit et surtout sur la côte du Levante (région de Valence): les oranges. La clémentine c’est un fruit petit mais plein de vitamines et de couleurs, vraiment originaire de la côte méditerranéenne.

Pour moi la recherche d’une identité propre pour mes vélos ne fait pas partie d’aucun plan marketing…  c’est surtout une question culturelle, une façon d’implanter ma marque dans les origines profondes et anciennes de notre culture locale.

Pourquoi t’intéresses-tu aux géométries anciennes ?

Pour moi, les géométries “classiques” sont de loin les plus pures, et les meilleures. La base des géométries modernes c’est DE ROSA, GIOS, mais aussi les premiers cadres TIME.

Chercher l'excellence ... photo Clementina
Sans aucun doute, les géométries dites « classiques » sont les meilleures, et sont celles que je cherche à réinventer dans mes vélos.

Les géométries françaises ont toujours eu leurs particularités et diffèrent un peu des canons plus standards que sont les italiens, mais elles sont également très bonnes. Non seulement la France a été l’un des plus importants créateurs de vélos et de protocoles au monde, mais a aussi apporté des innovations comme la pédale automatique, la fibre de carbone de qualité… leur apport est immense.

J’essaie toujours des vélos, j’essaie toujours de comprendre les philosophies et les “écoles” différentes et à partir de là, vous avez la base pour adapter et améliorer, pour obtenir un avantage technique dans la construction d’un cadre. Sans aucun doute, les géométries dites « classiques » sont les meilleures, et sont celles que je cherche à réinventer dans mes vélos.

Peux-tu nous expliquer le process de création d’un vélo pour un client qui viendrait te voir ?

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Le cycliste “typique » qui vient me voir est normalement un cycliste expérimenté, passionné de vélo ..; Sur la Pirinexus

Je réalise uniquement des vélos sur mesure, uniques et adaptés aux besoins, et aux caractéristiques de chaque cycliste. Le cycliste “typique » qui vient me voir est normalement un cycliste expérimenté, passionné de vélo : nous commençons par discuter longuement de façon précise, pour que je comprenne : que veut-il faire de son nouveau vélo ? Quelle est son approche, quelle est sa pratique? Que veut-il accomplir, que souhaite-t-il améliorer? Et nous nous concentrons sur cela.

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Nous travaillons pour chercher une meilleure position et de meilleures performances, mais aussi plus de confort.

Ensuite, l’élément essentiel est l’étude biomécanique : le positionnement. Lors de l’étude biomécanique nous révisons le positionnement complet du cycliste sur son vélo actuel, et nous en améliorons chaque aspect en termes de position, de performance, de confort, en jouant avec tous les paramètres possibles.  Nous gardons tout ce qui va bien pour lui dans sa pratique du cyclisme jusqu’à présent, et nous l’améliorons, notamment grâce à la géométrie et aux matériaux. J’utilise l’acier qui a une énorme capacité d’adaptation, mais aussi pour des raisons écologiques. Nous travaillons pour chercher une meilleure position et de meilleures performances, mais aussi plus de confort. Car pour moi c’est essentiel : je veux créer un vélo aussi rapide que possible, mais également facile et agréable : pour être bien en allant vite, ou tranquillement si tu le souhaites !

La Fabrication.

C’est logiquement que je suis allé en Italie pour chercher un fabricant. En effet, je me considère mécanicien biomécanique : le soudage et la construction sont un domaine qui demande de nombreuses années pour atteindre l’excellence, et être aux côtés des meilleurs. En toute humilité je préfère me concentrer sur mon domaine d’expertise et faire confiance aux meilleurs pour la construction… même si ce n’est pas aussi intéressant financièrement !

Chercher l'excellence ... photo Clementina
Chaque conception de cadre et de géométrie est l’aboutissement de semaines de dialogue et de tests, pour d’atteindre un équilibre absolu entre tous les aspects.

L’avantage est que je sais que celui qui coupe le tube et le soude a une expérience énorme, et une excellente capacité de construction : ce sont parmi les meilleurs fabricants d’acier et d’acier inoxydable au monde. C’est moi qui conçois tout le plan, qui sélectionne les tubes, les jonctions, les sections, le type d’embouts, et eux me font de vraies merveilles dans la phase d’assemblage.

Nous avons une confiance réciproque totale, et chaque conception de cadre et de géométrie est l’aboutissement de semaines de dialogue et de tests, pour d’atteindre un équilibre absolu entre tous les aspects. Nous ne cherchons pas à réaliser un vélo radical mais un vélo « rond », homogène et équilibré

À ton avis, quels sont les avantages de l’acier par rapport à d’autres matériaux plus courants, comme le carbone ?

Bonne question. Nous avons tendance à croire que le dernier matériau apparu sur le marché est le meilleur. Or s’il y a quelque chose à savoir sur les matériaux, c’est que chaque matériau a des caractéristiques qui lui sont propres, et qui font qu’il est mieux adapté qu’un autre pour un certain type de problèmes. Penser que la dernière génération de matériaux qui sort est meilleure que tout le reste est une erreur : la vérité est qu’il n’y a pas encore eu de matériau qui surpasse tous les précédents dans tous les domaines. Toute personne qui travaille la matière (mécanicien, designer industriel, ingénieur…) le sait. La fibre de carbone présente de nombreux avantages et je l’utilise en partie sur mes vélos : la fourches, les jantes par exemple ; cependant le carbone n’est pas supérieur à aucun autre matériau dans tous les domaines.

Chercher l'excellence ... photo Clementina
e réalise d’ailleurs des cadres en acier spécialement faits pour les coureurs/compétiteurs, et ceux-ci ont amélioré leurs temps par rapport à leur précédent vélo carbone haut de gamme.

Il y a un problème très, très important à propos de la fibre de carbone : l’aspect écologique. Nous devons être conscients que c’est un matériau qui n’est pas biodégradable, et qui nécessite une énergie énorme pour sa fabrication. De plus, en Espagne on n’a pratiquement aucun fabricant de fibre de carbone et on fait donc venir les cadres depuis l’autre bout du monde. Avec un peu de conscience écologique, on réalise qu’on ne peut pas continuer à jeter comme ça des matériaux qui n’ont pas une très longue durée de vie, et dont l’impact écologique est colossal.

L’acier est un matériau en constante évolution. L’un des meilleurs aciers, que j’utilise actuellement, est l’acier inoxydable Columbus XCR : il provient de l’industrie navale militaire, c’est un acier qui peut même être immergé dans l’eau salée sans aucun problème de corrosion. L’acier a des caractéristiques mécaniques incroyables en termes d’élasticité, de rigidité et de résistance. Il existe une multitude de nuances d’acier aux propriétés mécaniques et au poids différentes : de plus si l’acier est bien travaillé, cela fait un cadre fantastique.

Les choses doivent durer plus longtemps qu’elles ne le sont ces derniers temps. Je suis très préoccupé par le fait que mes vélos durent, et qu’ils soient fiables. Et pour cela, l’acier est un matériau très, très, très valable.

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Le vélo de gravel de Prospr qui a réalisé cette interview.

L’acier est lourd ? Oui, évidemment un cadre en acier est plus lourd que n’importe quel cadre en carbone milieu ou haut de gamme. Mais le poids dans un cadre, d’un point de vue dynamique, n’est pas la chose la plus importante. Autant un excès de de poids de 50 grammes dans un pneu ou un boyau va m’inquiéter, autant le poids dans le cadre n’est pas absolument primordial. On peut parfaitement réaliser un vélo rapide en acier.

Je réalise d’ailleurs des cadres en acier spécialement faits pour les coureurs/compétiteurs, et ceux-ci ont amélioré leurs temps par rapport à leur précédent vélo carbone haut de gamme. En montée ! Il va de soi que sur le terrain plat et en descente ils vont beaucoup, beaucoup plus vite.

Tu portes une attention toute particulière à la décoration de chaque cadre. Tu nous expliques ?

L’aspect esthétique est le plus difficile ! La décoration a toujours été importante en compétition, on a toujours dit que le vélo le plus beau et le plus spectaculaire faisait peur à l’adversaire ! Même si dans notre cas, c’est pour fasciner le cycliste. Dans les deux cas il y a quelque chose de ça, l’envie de performance esthétique.

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je m’interdis absolument de copier d’autres vélos. Même si j’aime profondément une couleur, je me force toujours à la relire, car un vélo personnalisé est un vélo très spécial

Le design, la couleur et les éléments décoratifs du vélo sont pour moi très importants et je pousse toujours le client à rechercher quelque chose d’unique et de personnel. Cette démarche vient bien sûr de ma carrière artistique : je m’interdis absolument de copier d’autres vélos. Même si j’aime profondément une couleur, je me force toujours à la relire, car un vélo personnalisé est un vélo très spécial.

La couleur n’est pas seulement une question décorative, c’est aussi quelque chose qui ressemble au tatouage. Quand on voit un tatouage sur une personne, on ne pense pas que c’est un dessin en dehors de cette personne : il fait partie de cette personne, et c’est pareil pour un vélo. C’est comme les chevaux des indiens nord-américains qui avaient une décoration physique selon la mission qu’ils avaient, décoration qui est devenue une partie de l’animal et l’a fortifié.

Je veux que le vélo se connecte toujours avec l’esprit de la personne, et avec ce qu’elle veut faire. C’est pour ça que la décoration est si importante : l’aspect décoratif est un aspect identifiant très important. Par exemple, si tu cherche un vélo d’une seule couleur unie, mon nuancier est de 3000 couleurs. J’ai l’impression qu’on nous impose une dictature marketing, dans laquelle on génère les couleurs d’une année en fonction des ventes réalisées l’année d’avant. Si ça continue comme ça… tout finira par être tout gris.

Toutes les photos qui illustrent cet article ont été réalisées par le photographe Ian Walton : site web themusette.cc et Instagram @themusette_cc.

Découvrez l’univers Clementina sur le site.

Interview réalisée par Prosper Rigot à Barcelone

 

 

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