Une femme sur deux pratique le vélo en France. Pourtant, les femmes et les personnes appartenant à des minorités de genre restent minoritaires sur de nombreux événements cyclistes. L’étude « Femmes, minorités de genre et événements vélo », menée par Upcomi (*) entre juin et août 2026, cherche à comprendre ce décalage entre la pratique du vélo et la participation aux événements.
L’enquête repose sur près de 1 000 réponses recueillies en ligne et sur six entretiens qualitatifs menés auprès de profils différents. Elle s’intéresse au parcours qui conduit, ou non, une cycliste vers la ligne de départ. Les motivations, les doutes, la perception du niveau demandé, la représentation ou encore le rôle des communautés font partie des sujets étudiés. Les chiffres donnent une première idée de l’écart. Upcomi cite notamment 7,6 % de femmes à l’Étape du Tour hommes 2025, 12,5 % à la Transcontinental Race 2024 et environ 14 % à l’Ardéchoise 2026. Ces données restent très différentes selon les événements et leurs formats. Elles illustrent néanmoins une présence féminine encore éloignée de la parité.
Le Bla Bla #220 avec Mathilda Buzaré créatrice de Upcomi
Une pratique qui ne se traduit pas toujours par la participation aux événements
L’histoire du vélo sportif s’est longtemps écrite avec une forte représentation masculine. La pratique technique, l’équipement, la performance et même une certaine expression de la virilité ont contribué à construire un imaginaire dans lequel les hommes occupaient largement le devant de la scène. Cette histoire ne signifie évidemment pas que les femmes seraient étrangères au vélo. Elle rappelle plutôt que les différentes pratiques cyclistes ne se sont pas développées dans les mêmes conditions sociales et culturelles.

Le vélo d’aujourd’hui brouille cependant progressivement ces frontières. Le développement du gravel, du bikepacking, du voyage à vélo et surtout des épreuves d’ultra-distance a fait apparaître de nouveaux profils. Des cyclistes féminines prennent place sur des parcours où l’endurance, l’autonomie et la capacité à gérer son effort occupent une place importante.
Cette évolution rejoint un constat formulé par Upcomi. Les femmes et personnes de minorités de genre qui ont répondu à l’enquête déclarent parcourir environ 90 kilomètres par semaine en moyenne. 75 % utilisent également le vélo pour leurs déplacements, 62 % pour voyager et 57 % pour leur entraînement sportif. Le problème ne semble donc pas se situer uniquement dans l’envie de rouler ou de se confronter à un défi. La question devient plutôt celle du passage entre la pratique personnelle et la participation à un événement organisé.
L’envie de relever un défi existe bien
L’un des enseignements de l’enquête vient contredire une idée parfois répandue : les femmes seraient davantage attirées par la convivialité que par la performance. Upcomi observe plutôt une combinaison des deux. La première motivation citée pour participer à un événement consiste à vivre une expérience dont on pourra être fier. Elle recueille 29 % des réponses. Viennent ensuite le plaisir, avec 22 %, puis le dépassement physique, avec 11 %.

La convivialité conserve cependant une place importante dans la manière dont les répondantes se projettent. Les événements perçus comme « fun » ou permettant de partager une aventure paraissent faciliter cette projection. Cette nuance mérite d’être retenue. La recherche de convivialité ne signifie pas l’absence d’ambition sportive. Une participante résume ainsi l’idée recueillie lors des entretiens : « Je me projette plus facilement sur un événement fun. » Une autre évoque l’entraide et la convivialité comme des éléments qui donnent envie de participer. L’enquête invite donc plutôt à déplacer le regard. Pour une partie des répondantes, le challenge peut constituer une motivation, mais la manière dont l’événement présente ce challenge influence la capacité à s’y projeter.
Avant la ligne de départ, il faut d’abord se sentir légitime
Participer peut renforcer la légitimité, tandis que le manque de légitimité peut empêcher de participer.
C’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants de cette enquête. Pratiquer régulièrement le vélo ne suffit pas nécessairement à se sentir capable de participer à un événement. La moitié des personnes interrogées craignent d’être jugées sur leur niveau. Dans les mêmes proportions, elles estiment ne pas avoir leur place dans n’importe quel événement vélo. La peur de ne pas suivre le rythme ou de terminer dernière apparaît également dans les témoignages recueillis.

Cette notion de légitimité est difficile à mesurer puisqu’elle relève en partie du ressenti. Upcomi a toutefois construit un indice permettant de comparer le sentiment de légitimité selon les profils de participantes. Les personnes ayant déjà participé à un événement affichent un indice supérieur à celles qui n’ont jamais franchi le pas. Il faut dépasser ce paradoxe : participer peut renforcer la légitimité, tandis que le manque de légitimité peut empêcher de participer. Les obstacles ne relèvent d’ailleurs pas uniquement de la psychologie. Le temps nécessaire, la capacité physique perçue, les contraintes personnelles ou familiales, la difficulté à trouver des participants d’un niveau comparable ou encore la distance constituent également des freins importants. Upcomi identifie au total 16 freins répartis en plusieurs familles.

Les autres cyclistes peuvent aider à franchir le pas
Entre l’idée de participer et l’inscription, l’enquête décrit un véritable parcours de légitimation. La pratique individuelle peut d’abord permettre de prendre confiance. Cette confiance peut ensuite conduire à rouler avec d’autres, parfois dans le cadre d’une mixité choisie. Une recommandation peut ensuite faire naître l’idée de participer à un événement. Enfin, la représentation de personnes auxquelles on peut s’identifier aide à vérifier que l’on a réellement sa place sur la ligne de départ.

Le rôle des proches et des communautés apparaît ainsi important. Près d’une répondante sur deux indique qu’une proposition de participer ensemble peut déclencher l’idée de s’inscrire. 59 % déclarent avoir parfois ou souvent besoin d’être rassurées sur leur capacité à participer. La mixité choisie occupe également une place particulière. 48 % des répondant·es ont déjà participé à un événement réservé aux femmes et aux personnes de minorités de genre. Dans l’enquête, 90 % estiment que ces formats permettent d’oser participer une première fois et 85 % pensent qu’ils peuvent encourager davantage de femmes et de personnes de minorités de genre à rejoindre les événements vélo. Ces résultats ne permettent pas de dire qu’un modèle d’événement conviendrait à toutes les cyclistes. Ils montrent plutôt que l’environnement social peut jouer un rôle dans la décision de participer.
La représentation ne se limite pas à mettre une femme sur une affiche
L’enquête pose également la question de la représentation. Voir des femmes participer peut contribuer à rendre un événement plus accessible mentalement. Mais Upcomi estime qu’une communication montrant des femmes avec des niveaux de pratique variés constitue l’initiative jugée la plus efficace pour développer la parité. Cette observation rejoint la question de la légitimité. Une cycliste qui ne se reconnaît jamais dans les images associées à un événement peut avoir plus de difficulté à imaginer qu’il lui correspond.

L’enjeu dépasse donc la seule présence féminine dans les visuels. Il concerne aussi les récits autour de la pratique. Une championne qui gagne une course constitue une représentation. Une cycliste qui raconte sa première longue distance, ses hésitations, sa préparation ou simplement son plaisir de rouler en constitue une autre. Selon Upcomi, les proches, les pairs et les personnes auxquelles les participantes peuvent s’identifier jouent justement un rôle dans le passage à l’action. Ils donnent des repères et peuvent contribuer à rendre la participation plus accessible : « Moi aussi, je peux le faire ».

Une fois sur place, l’expérience reste un sujet
L’enquête ne s’arrête pas à l’inscription. Elle s’intéresse également à ce qui se passe une fois l’événement commencé. Près d’une personne interrogée sur deux dit avoir déjà vécu une situation inconfortable liée aux interactions avec les autres pendant un événement vélo. Upcomi cite notamment les remarques non sollicitées sur le matériel ou le niveau, certaines situations ou remarques sexistes et le sentiment d’isolement. Pour 62 % des personnes concernées, ces expériences ne se limitent pas à un épisode isolé.
Ce résultat apporte une dimension supplémentaire au débat. Augmenter le nombre de femmes au départ ne suffit pas nécessairement à modifier leur expérience. L’enjeu porte aussi sur l’accueil, les comportements et la capacité des organisateurs à créer un environnement dans lequel chacun peut participer sans avoir à justifier sa présence ou son niveau. Upcomi considère d’ailleurs que l’inclusion ne se résume pas à réserver des places aux femmes et aux minorités de genre ou à les représenter dans la communication. L’étude appelle à un travail commun entre communautés, organisateurs et marques.
Les marques ont-elles un rôle à jouer ?
La question concerne également l’industrie du vélo. Les marques participent à la construction des imaginaires autour de la pratique. Elles choisissent les athlètes qu’elles mettent en avant, les histoires qu’elles racontent et les publics auxquels elles s’adressent. Selon l’enquête Upcomi, 67 % des répondant·es considèrent que les marques ont un rôle important ou très important à jouer dans l’inclusivité des événements. Par ailleurs, 84 % estiment qu’un engagement en faveur d’une participation accrue des femmes et des minorités de genre améliore l’image qu’ils ont de l’événement.

L’étude propose notamment de mettre davantage en avant le challenge individuel plutôt que la seule performance, de rassurer les participantes sur le niveau attendu et de valoriser les récits de personnes auxquelles elles peuvent s’identifier. Il ne s’agit donc pas nécessairement de transformer tous les événements en manifestations non compétitives. Les résultats montrent au contraire que le défi sportif conserve une place importante. La question pourrait plutôt porter sur la manière de présenter ce défi et sur les conditions permettant à plus de personnes de s’y projeter.
L’avis de Bike Café
L’enquête d’Upcomi apporte finalement une réponse assez différente à la question posée au départ. Si les femmes restent minoritaires sur de nombreux événements vélo, ce constat ne semble pas s’expliquer par un manque d’intérêt pour le vélo ou pour le challenge sportif. Les personnes interrogées roulent, voyagent, s’entraînent et recherchent aussi des expériences sportives. Mais, entre cette pratique et l’inscription à un événement, plusieurs étapes interviennent : se sentir capable, comprendre le niveau attendu, trouver des personnes avec lesquelles participer, se reconnaître dans les participants et être rassuré sur sa légitimité.
Le vélo change pourtant. L’arrivée de nouvelles pratiques et de nouveaux formats contribue à élargir son territoire. L’ultra-distance, le gravel, le voyage et le bikepacking ont notamment contribué à faire émerger d’autres figures du cyclisme. Notre article « Les femmes qui font du vélo viennent-elles de Vénus ? » s’intéressait déjà à cette évolution et à la place croissante des femmes dans des pratiques longtemps associées à un univers masculin. La question posée aujourd’hui par Upcomi va un peu plus loin. Elle ne demande pas seulement pourquoi les femmes font moins d’événements vélo. Elle cherche à comprendre ce qui se passe entre le moment où une cycliste pratique son sport et celui où elle décide qu’un événement est aussi fait pour elle. L’objectif consiste à passer d’une logique de représentation à une réflexion plus globale sur l’expérience vécue avant, pendant et après l’événement. Une démarche qui concerne les organisateurs, les communautés et les marques, mais aussi la manière dont le monde du vélo raconte aujourd’hui celles et ceux qui le pratiquent.
Étude : Upcomi, La Grande Enquête 2026 — « Femmes, minorités de genre et événements vélo ». L’étude a été menée entre juin et août 2026 auprès de près de 1 000 répondant·es et complétée par six entretiens qualitatifs.

(*) Lancée initialement sous le nom de Social Ride Map, Upcomi est une plateforme et un média indépendant qui référence des groupes, des collectifs et des rassemblements cyclistes partout en France. La mission : aider les cyclistes à trouver des communautés qui leur ressemblent, tout en guidant les organisateurs de courses et d’événements vers des formats plus inclusifs, paritaires et accessibles.


