Chaque année, depuis 3 ans maintenant, le scénario du Born To Ride, le challenge d’endurance de Chilkoot – La Compagnie des Pionniers, est modifié au gré de l’imagination fertile de Luc Royer. En 2016, c’étaient les cathédrales, invitant les pionniers à relier, dans un pèlerinage curieux, le Puy-en-Velay à la Sagrada Familia à Barcelone. En 2017, c’étaient les monts pour d’autres pionniers devenus grimpeurs : Blauen, Grimsel, Simplon, Mottarone, Montgenèvre, Ventoux, Aigoual. Cette année, c’étaient les phares de la côte Atlantique, en commençant par celui de la pointe de l’Arcouest pour relier celui de Donastia à San Sebastián. A l’est, au centre et à l’ouest de l’hexagone, les pionniers sillonnent des parcours thématiques de plus de 1000 kilomètres, tous réunis pour quelques jours dans la quête d’une même destination.

Au départ de l’embarcadère de Bréhat il y avait affluence : 250 pionniers, le record du nombre d’inscrits était battu. Tous les profils cyclistes étaient représentés. Il y avait les baroudeurs bien connus, habitués des longues distances, mais également beaucoup de cyclistes qui allaient pour la première fois se lancer dans une telle aventure …

Curieux et admiratif d’un tel exploit j’ai cherché à recueillir, parmi ce peloton hétérogène animé par la même envie d’aventure, quelques témoignages. C’est intéressant de les entendre décrire, alors qu’ils participent tous à la même épreuve, leurs façons très différentes de la vivre.

Born to Ride
Réunis parfois pour le passage en groupe d’un bac, chacun repartira ensuite pour suivre le rythme de sa propre aventure – Photo Facebook Zéfal Born To Ride

Mathieu Gouriou

Mathieu était, avec Thomas Chateau, l’un des deux pilotes de l’opération MR4 Tour. Il s’élançait donc dans une double incertitude : une première grande aventure cycliste et un vélo inhabituel pour lui.

Mathieu devenu "pionnier" d'une aventure cycliste inconnue et pilote "essayeur" d'une nouvelle machine ...
Mathieu, devenu « pionnier » d’une aventure cycliste inconnue, et pilote « essayeur » d’une nouvelle machine …

« Je ne me souviens plus quand j’ai appuyé sur le bouton “Valider” du site de Chilkoot – La Compagnie des pionniers, pour entériner ma participation à ma première grande épopée cycliste mais ce dont je me souviens c’est que cet objectif est devenu une obsession ! Pour cette occasion, suite à un appel à candidatures lancé par JP Ferreira des cycles 2.11, j’avais été sélectionné pour être pilote testeur de son vélo MR4 équipé pour l’occasion pour la longue distance et agrémenté des sacoches Helmut Équipement. En acceptant ce challenge, je savais que je prenais un risque, le vélo allait-il me convenir? aurais-je le temps de trouver les bons réglages?

Sur l’épreuve, l’ensemble du matériel a été d’une fiabilité absolue, aucune avarie même pas une crevaison malgré les nombreuses pistes empruntées. Le vélo a réussi à se faire oublier. Lorsque je descendais du vélo après des journées de 14 ou 15 h de pédalage, je n’avais aucune douleur…rien ! Seule la selle m’a joué des tours…c’est une erreur, j’aurais dû prendre la mienne. Les conditions météo ont été particulièrement difficiles, les sacoches ont morflé, projections de boues, pluies incessantes, elles sont restées en place sur le vélo et étanches tout au long de l’épreuve… Les doutes que je pouvais avoir avant le départ se sont vite effacés, cette expérience MR4Tour a été une vraie réussite.»

Dan de Rosilles

Dan est un cycliste atypique. Il roule principalement sur des vélos d’occasion qu’il adapte à l’objectif cycliste qu’il s’est fixé. Par exemple, sur la base d’un ancien cadre acier Raleigh, il a monté un pignon fixe longue distance qui lui a permis de terminer l’an dernier « The Pirinexus Challenge » (360 km en gravel pignon fixe). Cette fois, sur le BTR, il s’alignait avec un confortable Fonlupt des années 90 en Columbus Thron sur lequel, aidé par Ultime Bike, il avait adapté un poste de pilotage longue distance et un système d’alimentation électrique. Avec ce vélo spécialement préparé pour le challenge, il a réalisé un parcours serein et efficace, prouvant que la préparation est en grande partie garante du succès.

Dan était l’un des cinq arlésiens du CALD (Cyclistes Arlésiens Longue Distance) initialement inscrits sur cette édition du Born To Ride. Il revient sur l’importance de la préparation au challenge :

Born To Ride
Le poste de pilotage de Dan de Rosilles dans la tempête, à quelques kilomètres de l’arrivée à San Sebastian

« Nous étions cinq arlésiens inscrits à ce challenge, mais seulement trois d’entre nous ont pu prendre le départ. Effectivement, la préparation à un tel événement fut longue et exigeante, Thierry et Jeff n’ont pas pu se préparer correctement pour cette année, donc ils ont préféré renoncer. Cela me paraît sage, car même si ce type d’épreuve fait rêver et soulève l’enthousiasme des cyclistes qui nous suivent sur les réseaux sociaux et lisent la presse spécialisée, il peut être risqué, voire dangereux de se lancer dans un défi de ce genre sans une parfaite préparation physique, psychologique, technique et logistique. Les sorties de plusieurs centaines de kilomètres de jour comme de nuit, quelque soit la météo, les réglages et l’équipement du vélo, l’alimentation, la sécurité, le routage, tous les détails ont de l’importance et doivent être travaillés plusieurs mois avant l’événement.

Toutes les aides sont les bienvenues : j’ai eu la chance d’avoir un partenariat avec Ultime Bike où l’on m’a conseillé une selle, un moyeu dynamo et de l’éclairage. Ce n’est pas rien, car cette préparation c’est beaucoup d’argent, de temps et d’énergie pour le cycliste, et c’est aussi beaucoup de patience et de compréhension de la part de son entourage (rire).

Mais c’est aussi génial parce que c’est de la créativité, de l’astuce, de la ruse, du jeu et de la camaraderie ! En tous cas le travail a payé, puisque Rémy, François et moi-même avons terminé le challenge dans le temps imparti, et sans souci majeur. Pas de doute, nous nous étions bien préparés : même la féroce tempête que j’ai essuyée à 40 km de l’arrivée, avec des geysers qui soulevaient les plaques d’égout devant ma roue ne m’a pas découragé. Pour ma part, cette première participation a été un vrai bonheur et me donne envie de recommencer l’année prochaine. Par contre, je suppose qu’avec l’expérience, la préparation sera plus simple et j’éviterais aussi des petites sottises de débutant pendant le parcours !»

Fanny Bensussan

Fanny a été la première fille à terminer ce BTR. Elle est arrivée dans le « top 10 » devant pas mal de mecs. Son petit sourire sur cette photo en dit long sur son aisance et sa malice sur le vélo. Elle est ambassadrice de la boutique « L’Échappée belle » que nos lecteurs connaissent. Plusieurs membres de l’équipe étaient d’ailleurs présents sur le BTR dont Patrick Bénévent le boss du magasin.

Born to Ride
Fanny Bensussan – Photo Bereflex

« Faux départ, sur 500 mètres : j’ai quitté ma trace, suivi le groupe, avant de me reprendre. Ce Born To Ride, ce serait mon chemin, mon rythme. J’ai repris ma route à la bifurcation suivante.

Les premiers 400 km ont été partagés avec d’autres solitaires, qui ne prenaient pas les roues des pelotons. On s’est accompagné et perdu, concentrés sur nos sensations personnelles et avec l’intention de conserver l’allure qui nous ferait durer. Ces compagnons de quelques heures m’ont tenue éveillée ; des conversations distillées au bon moment, lorsque l’attention se relâche et quand la fatigue prend.

Seule ensuite, je me suis écoutée. Ce n’est pas simple de canaliser des idées fugaces, surtout quand on est du genre silencieux. Toutes les pensées qui traversent l’esprit, je les verbalise sur la route. Je chante et je parle pour me réveiller. De vive voix, parfois même à tue-tête, j’ai dit à la nuit qu’elle me fatiguait, j’ai demandé au soleil de se lever et aux villages de s’ouvrir. J’ai rigolé des panneaux, des oiseaux, du vent, j’ai dit n’importe quoi au vent. J’espère ne pas avoir troublé le sommeil de cyclistes dans des abri-bus.

Je m’arrête sur le bord de la route quand le sommeil devient pressant, je mange exactement quand j’ai faim, en faisant fi de mes propres défis (attendre le prochain rayon de soleil, atteindre le village suivant, rouler encore 20 km). Les sensations sont parfois bruyantes.

J’ai fait taire aussi toutes ces voix. Pour ne pas être pressée de rattraper quelqu’un devant soi, attraper un bac, distancer la voiture-balai, il ne faut pas s’arrêter plus que de raison. Je m’écoute, mais sans complaisance. Le silence laisse alors la place aux sensations essentielles de plaisir, et à la liberté. »

Suivez Fanny sur son blog car en plus de ses qualités cyclistes Fanny raconte très bien ses aventures. 

Guillaume Farges

Certains cyclistes s’expriment par l’écrit d’autres comme Guillaume sont plus à l’aise avec l’image. Il a vu plein de choses Guillaume avec le regard « optique » de sa caméra qui a enregistré les paysages et les sourires des gens croisés.

Jean-Yves Couput

La curiosité de Jean-Yves est toujours en éveil. Ce cycliste a connu toutes les pratiques du vélo : route, piste, VTT, gravel, … Certains de ses proches lui ont souvent reproché de (trop) chercher à se mettre en danger. Mais Jean-Yves ne raisonne pas comme cela, il vit comme cela ! Dans la vie, soit on emprunte le chemin de tout le monde, soit on cherche un nouveau chemin, soit on avance à l’instinct. Jean-Yves a toujours considéré les choses de la vie de la même façon, en faisant ses choix à partir de trois possibilités, parce qu’une seule est un non choix, et que deux sont un dilemme. Une mauvaise chute quelques semaines avant le BTR l’a amené au départ handicapé par des séquelles qu’il a surmontées en serrant les dents pour terminer ce parcours de longue distance en auto-suffisance qui constituait une première pour lui.

Born to Ride
Photo Bereflex

« Cette BTR a commencé un soir d’Automne comme les plus belles histoires de ma vie ont toujours commencé… Une décision, prise sur un coup de tête, en une fraction de seconde, avant d’avoir évalué ses conséquences, ses implications, l’ampleur du challenge.

En vélo, je me suis toujours fié à mon instinct, peut-être une réminiscence de mon passé de “pistard” et de “sprinter”. C’est bien cette dernière philosophie qui m’a façonné, dans mon parcours personnel tout autant que professionnel. Au fil des ans, j’ai malheureusement versé dans la facilité, suivi plus que créé, amélioré et optimisé plus qu’embrassé l’incertitude et la prise de risque. Cette BTR devenait forcément ma bouée, un pont entre mon vrai moi (pragmatiquement aventureux) et mon moi social, plus attendu qu’inattendu, et devenu ennuyeusement trop prévisible.

Cette BTR aura été pleine de symboles pour moi. D’abord celui d’une certaine renaissance, enfin…! Me reconnecter avec la folie de mes 20 ans et partir de Bréhat en mode supersonique, parcourant 37 km la première heure et pointant en troisième position à Saint-Mathieu après 170 kilomètres. Tiens tiens, la BTR serait-elle une course (aussi) ? Advienne que pourra… parce que c’était tellement bon !

Me remettre en danger, au sens propre comme au sens figuré. Partager la route avec ses prédateurs à quatre roues pendant 1200 kilomètres et trois nuits peut sembler fou à certains. En certaines circonstances, cela peut l’être, comme ces 20 derniers kilomètres de nuit vers San Sebastian roulés, sur une autoroute interdite aux vélos. J’y ai pourtant ressenti tellement de puissance, de maîtrise, de contrôle…

Ensuite, ces frontières naturelles, symboles de réunion, de pansements posés sur des blessures géographiques. Le pont de Saint-Nazaire que j’ai volontairement pris soin de savourer, en pleine nuit, et le bateau me faisant traverser la Gironde. Oui, blessures géographiques, mais sutures culturelles et thérapeutiques psychologiques me ramenant à chaque fois bien plus près de ma quête que les quelques kilomètres que représentaient ces passages initiatiques.

L’amitié, la solidarité aussi… Jamais je n’oublierai mes amis du RCC, Julien, Raphaël, Xavier, qui n’ont pas accepté de me laisser à mon triste sort, à 3 heures du matin, sous l’orage, victime d’une pernicieuse fringale. Jamais je n’oublierai le pincement au coeur ressenti en abandonnant en pleine nuit l’un d’entre nous, Romain, genou hors d’usage, dans les lugubres toilettes d’école de Hourtin. Jamais je n’oublierai le visage dépité de Juan à quelques encablures de l’arrivée, une roue arrière détruite dans une main, et la détermination de rejoindre le but dans les yeux.

Mon petit moi… celui que je n’aime pas, dont je ne suis pas fier, qui fait que mon ego, mon instinct de survie, mes intérêts personnels prennent le dessus sur le collectif (jamais je n’oublierai le mal-être ressenti en forçant Xavier et Patrick à me suivre en prenant des risques qu’ils ne voulaient pas prendre en arrivant sur San Sebastian).

La confiance… Cette BTR m’a réinjecté une dose de vaccin de confiance. Il faut se dire que la voie que l’on a choisie, pour le matériel, le parcours, la préparation physique, est la bonne et nous mènera à bon port. Évidemment, cela ne marche pas toujours comme on l’aurait voulu, mais c’est en se cassant la gueule que l’on apprend à se relever, n’est-ce pas ?

Cette BTR aura été un renouveau, une connexion, une re-connexion, une transition, une célébration, une initiation, une révélation, de la conviction, de l’admiration, de la détermination, de l’abnégation. Tout cela en trois jours, trois nuits… et une heure ! »

Paul Galea

Paul est devenu un spécialiste des épreuves de longue distance. Ce n’est pas un compétiteur mais il aime pousser son effort au maximum : c’est son truc. C’est ainsi qu’on le retrouve souvent devant dans ces grandes épreuves car il peut rester longtemps sur la selle en tenant un rythme élevé. Toujours le sourire, il ne cherche pas à battre les autres mais à se battre contre lui-même et réaliser à chaque fois la meilleure performance. Il est encore arrivé premier à Donastia avec son copain Thomas Dupin.

Born to Ride
Le coureur masqué – photo de Thomas Dupin

« Bon, je dois avouer que je ne suis pas très enthousiaste à l’idée de rouler dans l’Ouest de la France, loin des massifs montagneux qui ont fait de l’édition 2017 l’une de mes plus belles escapades cyclistes.

Je m’inscris donc sur la liste d’attente mise en place par Luc en espérant secrètement être retenu. Après tout, j’ai affronté la Bretagne il y a un mois lors de la Gravel Tro Breizh, la découverte de nouvelles contrées fait partie de l’esprit Chilkoot (pour un sudiste comme moi, sortir du quart Sud Est de la France constitue déjà une aventure !).

Cet engouement pour ce type d’épreuve est le reflet de l’émergence d’une nouvelle pratique cycliste, ou plutôt devrais-je dire d’une version dépoussiérée du cyclotourisme. Deux écoles se démarquent : celle des ultras qui vont rationaliser les temps d’arrêt et repousser leurs limites en rognant sur les heures de sommeil, et celle des contemplatifs (dans le sens noble du terme) qui vont prendre plus de temps à savourer le voyage. Dans les deux cas, la recherche du plaisir reste le but final, même si les moyens pour y arriver sont différents.

Pour ma part, je me situe dans la première catégorie, car même si je ne suis pas un compétiteur pur je dois avouer que parcourir de telles distances « non-stop » en essayant d’aller au bout de soi-même est assez jouissif.»

Frédéric Rivol

Avec sa casquette et son vélo Pashley au look années 30, Frédéric a été l’une des vedettes du paddock du BTR. Il soigne en pédalant un « burn out » dont il a été victime. Il a gagné son brassard de départ en remportant le concours photo doté du précieux sésame qui allait lui permettre d’errer de phare en phare.

Born to Ride
Un BTR version à l’ancienne pour Frédéric qui n’est pas adepte des GPS – Photo Bereflex

« C’est avec à peine 1000 km dans les jambes que je me présentais au départ de ce BTR. Cherchant à pimenter à chaque fois mes expériences cyclistes, j’ai choisi de faire la route à l’ancienne avec un vélo Pashley, réplique d’un vélo de 1930. Mon bagage était aussi « old fashion » et mon inaptitude à la navigation GPS m’obligeait à rester classiquement à suivre une carte. Cela allait me changer du vélo avec dérailleur que j’avais pour la Vézelay – Barcelone.

Avec un montage single speed 42 x 19 je pensais pouvoir passer partout. Ça a été le cas notamment dans la partie bretonne et son relief plus marqué. J’étais un peu plus pénalisé dans les parties plates et descendantes. Je suis parti un peu chargé espérant couvrir 250 à 300 km par jour. En fait rien ne s’est passé vraiment comme prévu. On saute de groupe en groupe pour le plaisir de l’échange et du partage. La première partie s’est bien déroulée et je n’ai mis que 2 fois pied à terre pour finir quelques cotes sévères sans aller vraiment moins vite que ceux qui restaient sur leurs vélos, arcboutés sur leurs machines. 

Après cette partie bretonne, qui s’annonçait difficile, la suite vendéenne aurait dû être facile. C’était sans compter sur un mal de cul devenu insupportable. Je préfère dire que j’ai arrêté à Rochefort plutôt que de parler d’abandon. La situation était devenue difficile pour moi, souffrance, annonce d’une météo catastrophique, problème potentiel de logistique, … j’ai donc préféré rester sur de bonnes impressions et arrêter là mon aventure. Je remercie mon vélo qui a été un excellent compagnon de route pendant cette balade de 700 km. C’est lui qui a été le héros de mon aventure.»

François Paoletti

François est journaliste, écrivain et inventeur lui-même d’aventures à vélo. Auteur de plusieurs livres sur le vélo, il a récemment publié l’ouvrage « Miroir du Tour ». Il est « ambassadeur » des marques Time et Mavic qui l’aident à réaliser ses aventures. Cette fois l’océan Atlantique lui a reflété un autre miroir : celui de l’aventure entre amis.

Born to Ride
François Paoletti – Photo Bereflex

« Quand les uns dorment les autres roulent. Ou ni l’un ni l’autre quand on manque d’habitude. Sans forfanterie, nous avons passé une nuit merveilleuse dans un hôtel Formule 1 de Saint-Nazaire, avant de franchir le pont du même nom pour reprendre la route. Nous avons pris des bateaux à travers un golfe (du Morbihan), un estuaire (de la Gironde), dormi une nuit encore et aperçu l’Ile aux Oiseaux flottant sur le bassin d’Arcachon. Nous avons ri beaucoup, mangé plus encore, reçu la pluie, souffert de trop de temps passé en selle et partagé nos efforts sans souci de comptabilité. Nous ne nous sommes perdus qu’une fois ou deux, un peu par négligence, la leçon c’est sûr sera retenue.

Nous sommes arrivés en Espagne bien avant nos plus folles espérances. Et alors ? puisque le Born To Ride n’est pas une course. Puisqu’il n’y a rien à gagner. Puisque nous n’avions d’autre ambition, paraît-il, que rallier l’arrivée.

Les choses sont sans doute un peu plus compliquées en vérité et on manquerait d’honnêteté en affirmant que la compétition est totalement absente d’une telle épreuve. Certains y viennent d’ailleurs pour préparer ouvertement des échéances encore plus difficiles. Pour d’autres, j’en fais partie, elle a permis de s’approcher de certaines limites. De pousser le corps et l’esprit un peu plus loin qu’à l’habitude. De se prouver ce dont on est capable. Par orgueil, par défi, plaisir vain mais ô combien intense. Façon de conjurer le temps qui passe, même s’il finit par transformer les rochers en sable et forcément par l’emporter. »

Fabian Tilquin

Fabian s’est mis au vélo il y a 5 ans et depuis il ne cesse d’allonger les distances. Il nous avait fait un très beau récit d‘une aventure en Bikepacking entre Turin et Namur. Voici quelques extraits de sa vison tempétueuse de la BTR.

Born to Ride
Fabian Tilquin

« C’est le nez dans les étoiles qu’il écrit ce post au CP3 (l’avant dernier) bouclé : des hauts et des bas aujourd’hui. Depuis le départ, à part les 30 premiers kms, je roule seul. Une fatigue mentale, une sorte de lassitude parfois me tombe dessus et me coupe les jambes. Et puis je repars, grâce entre-autres aux encouragements que je reçois …

Jack et moi, nous progressons droit devant. San Sebastian n’est plus loin. Ce n’est plus simplement de la pluie et du vent, il s’agit à présent d’une tempête. Le vent nous stoppe, même dans les descentes, nous oblige à des écarts. Les voitures et camions doivent freiner, nous éviter. C’est de l’inconscience, mais ce leitmotiv, « il faut avancer », que je traîne depuis 4 jours me guide vers l’avant. Pas un instant, je n’imagine faire demi-tour, ou mettre pied à terre (ce que d’autres, plus réfléchis, feront !). Je me bats contre les bourrasques, jusqu’à ce que je sois projeté contre la balustrade ; mon vélo se soulève, le vent passe par-dessous, et me voilà soulevé dans les airs. Je retombe de l’autre côté, sur le gazon, à un bon mètre des falaises et de l’océan qui se déchire en contrebas. Je repars, non sans mal, mais je n’ai plus de jambes. Je suis à l’arrêt dans chaque montée, Jack m’attend patiemment. L’Espagne enfin. Je hurle face au vent, face à la pluie : j’y suis.»

Son récit complet sur la page du groupe au comptoir du gravel

Didier Weemaels

Didier est un cycliste performant, il a été parmi les premiers à rejoindre le phare de la Donastia. Il a roulé en solitaire selon un programme bien précis qui lui a permis de boucler le périple en 52 heures.

Born to Ride
Les 3 premiers à avoir atteint Donastia – photo Chilkoot

« Ce genre d’épreuve est un véritable pôle d’attractions pour les fans d’aventures en 2 roues venus des 4 coins de l’Europe. Chacun y arrive avec ses certitudes et ses incertitudes pour affronter les 1100 km séparant Bréhat de San Sebastian.

En ce qui concerne mes certitudes, je savais que je pouvais compter sur mon matériel pour rallier l’arrivée ainsi que sur ma préparation physique de cette première partie de saison ; celle-ci s’étant passée dans les meilleures conditions. Quant à mes incertitudes, j’en avais deux : la météo et pouvoir effectuer le parcours en 2 étapes avec un minimum de sommeil.

Mission accomplie ! J’ai effectué ce “ Zéfal Born To Ride 2018 ” 99% en solo et en respectant exactement mon “plan” de départ. Mes incertitudes du départ se sont envolées ! Je suis donc 100% satisfait de moi et de mon matériel. De très bonne augure pour mes futures aventures.»

Lire son récit complet sur la page facebook de la BTR

Jean-Acier Danès

Jean-Acier Danès alias « Daynes » a 20 ans. C’est un jeune lyonnais amoureux de littérature et d’aventure. Il s’est lancé dans le monde de la longue-distance (plus de 200 km par jour) influencé par les pionniers de la course Transcontinentale. On le voit souvent sur des événements organisés par Chilkoot. Ces longues sorties à vélo lui ont inspiré un ouvrage « Bicyclettres » publié cette année aux éditions du Seuil. Il a réalisé ce BTR en pignon fixe … bravo.

Born to Ride
Jean Acier à droite avec sa bande copains – photo Bereflex

« Camping des Flots bleus, il est 7h30 du matin et les pluies sont diluviennes, encore, quand nous repartons. Cette longue distance, pour la bande que nous formons, est décidément l’aventure d’un corps étranger. La première nuit, nous avons été athlètes en jouant avec les performances jusqu’au lever du soleil. Ensuite, nous avons été des gourmets qui goutions à toutes les tables et qui dormions sur les banquettes après déjeuner comme des consuls après leur banquet. Au pont de Saint-Nazaire, nous sommes des aviateurs lorsque nous planons à fond de pignon sur le grand descendant suspendu dans les vents.  Bientôt nous irons traverser les pineraies des Landes comme on se faufile à travers les dents d’un peigne. C’est en effectuant la liaison Biarritz – Saint-Jean-de-Luz que nous enfilerons nos cirés de marins et que nous prendrons leurs yeux plissés en patte d’oie, pas la mauvaise visibilité et les projections de flotte.

Depuis deux jours, de la pluie, toujours. Nous gardons nous bons sourires malgré l’usure qui nous taraude. Il y a dans le peloton « Tony-bi » et Matthieu « Perruss’ », Matthieu « Manivelle », Denis, Fabrice, Nicolas, et moi-même. Quelques-uns d’entre nous utilisent des vélos à pignon fixe, braquets plus ou moins égaux, qui synchronisent nos allures et harmonisent nos routes. Tous : nous utilisons des vélos artisanaux en acier

Derrière notre bungalow, au camping des flots bleus ce matin, les hauteurs balayées par les vents de la dune du Pilat font un bruit d’autoroute majestueuse. Les vestes de pluie, encore humides de la nuit, se referment. Nous replongeons.

Depuis deux jours de la pluie, toujours. La première nuit nous avons été épargnés. En arrivant au premier checkpoint, le Phare Saint-Matthieu, il faisait nuit noire mais le temps nous berçait encore dans sa clémence. Beaucoup, à la première halte, se plaignaient « C’est pas plat la Bretagne, Ah ça ! C’est pas plat du tout. » Ils s’enfuient immédiatement vers la fin de la nuit en cherchant un autre amer, phare ou panneau.

Nous comptons sur une arrivée proche : le Cap Ferret et Arcachon marquent la moitié finale de notre vertige kilométrique. Cette ligne de partage des eaux nous reflète : nous voulons en finir avec la pluie et les routes monotones, nous voulons arriver. Pourtant, on ne veut pas quitter les copains, on veut s’éterniser, durer, s’enliser dans les repas au bord de la mer, comme à Arcachon après ma traditionnelle baignade du jour.

Pour l’heure, les villes écrasées de nuages se remplacent : il y a eu Brest la nuit, Brest au petit matin, Saint-Nazaire, Royan. L’une à l’autre, nous prenions corps avec l’humidité. C’est dans une tempête déchainée, que nous effectuons la liaison Biarritz – San Sebastian. Le cahotage est rendu dangereux les forts coups de balais du vent. Nous ne sommes rien qu’une bande de pote qui lutte sous la pluie, aussi, quand une éclaircie nous permet de sécher, nous profitons spontanément d’un peu d’air chaud, d’un paysage, tout devient plus joli. Mais l’éclaircie dure à peine et perpétuellement nous sommes effacés, lavés par les heures comme par l’Océan que nous longeons. Quelques fois d’ailleurs, nous l’avons prudemment traversé : de Locmariaquer à Port Navalo – un bac,  de Royan au Verdon – un autre. Et ainsi de suite. Trois traversées, dont l’une de la main à la main, avec un passeur qui sangle à peine nos vélos sur le pont supérieur d’un gros insubmersible en inox. Trois traversées plus tard, le compte est bon mais la bataille que nous pensions navale est une bataille mentale. Après la pluie, les lignes droites.

De la côte Atlantique où, plus jeune, j’ai beaucoup sillonné les ports, je retiendrais cette fois-ci ni La Baule, ni la Turballe, ni les Sables d’Olonne ni les îles, mais tout au plus quelques ponts énormes sur lesquels nos pulsations s’emballent, des routes en corniche, un ruisseau au bord d’un sentier infesté de moustiques au soleil couchant. Sur cette côte Atlantique, ai-je trouvé ce que j’étais venu chercher, en tirant les deux fils de mon quotidien pour me suspendre, comme une marionnette qui s’élève au-dessus d’une scène ?

J’y ai croisé des plus humbles confidences et des belles amitiés, parfois. Car par joie nous roulions entre copains dans ce paysage rendu d’autant plus morne qu’il fut trempé comme une aquarelle baveuse.

Une aventure ? Un défi ? Sans aucun doute, car ne persiste à l’arrivée qu’un goût aigre, de chair, dans la bouche. Le goût de l’effort et de la route, tout cela prend sens.

  « Inoxydable », dit ma monture en acier. Inoxydable ? Aucun de nous l’est vraiment, inoxydable. Nous avons eu nos coups de gueule, nos élans d’authenticité, nos quêtes de Cetavlon ou de crème apaisante en tout genre, nos éclats de rire en pillant les stocks de Kouign-amann, nos moments bénis vers celui qui comme un prophète débusquait des bouteilles de Coca à l’embouchure de nulle part, nos outrages pour ceux qui ont voulu faire atteinte à notre joie. Mais nous n’avons cessé d’avancer : tel est le seul secret.

Quelle était la promesse de pionnier que nous pensions retrouver désormais ? Quels splendeurs de plus souhaitions nous ressentir, comme au retour de nos premiers voyages ? Quels hommes pensions nous devenir ? Ces questions n’ont plus de sens confrontées aux immenses amitiés qui nous surprennent parfois : à l’arrivée, dans le regard marqué de l’un d’entre nous, nous débusquons chacun notre justification à tout cela. Et il se remet à faire beau tandis que nous nous dirigeons vers les restaurants du vieux Donostia…»

Vous pourrez retrouver plein de récits et de nombreuses photos et vidéo sur la page du groupe facebook du Zéfal Born to Ride Challenge : https://www.facebook.com/groups/610768062413269/

Comme cette vidéo de Zéfal

Ou encore celle-ci de Michel Vandermeerschen qui relate les aventures des cyclistes belges Tom et Eddy …

6 COMMENTAIRES

  1. Merci Pat de proposer tous ces témoignages.
    Ils sont la preuve que les motivations variées des uns et des autres peuvent cohabiter sur une unité de temps et de lieu.
    Quelle magnifique diversité !

  2. Oui et moi : spectateur j’admire en sachant tout ce travail en amont pour être là le jour J afin de pouvoir vivre cette aventure solitaire et partagée.

  3. Belle compilation de témoignages. Bon résumé des trois points de suspension de « Bike café le vélo est une aventure … » D’ailleurs pourquoi les points de suspensions sont des triplés ?

    • Merci Bruno … je n’ai fait que mettre en relation ces témoignages qui effectivement illustrent parfaitement que le vélo est une aventure … Pour les points triplés tu as sans doute vu, et ce commentaire te le prouve, que je l’utilise souvent cet effet, hésitant à mettre un point final à quelque chose qui pour moi attend une suite. Et puis j’aime bien, comme Jean-Yves ce triptyque qu’il explique très bien, je cite : »Dans la vie, soit on emprunte le chemin de tout le monde, soit on cherche un nouveau chemin, soit on avance à l’instinct. » un triplé qui a du sens en matière d’aventure.

  4. Après quarante années de pratique du vélo (piste, compétitions sur route, raid VTT, Gravel, …), je pensais avoir une bonne maîtrise du sujet. A la lecture de ce superbe article, je mesure l’ampleur de ce qu’il me faudrait acquérir comme qualités avant de m’engager sur ce type d’aventure.

    Je suis fier de rouler de temps à autres aux côtés de l’un des participants.

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