La roue est sans doute le composant le plus déterminant sur un vélo. On entend souvent qu’il vaut mieux investir dans une excellente paire de roues montée sur un cadre moyen que l’inverse. Et, ce n’est pas qu’une formule. Ceux qui montent nos roues, qu’ils soient artisans ou industriels, maîtrisent aujourd’hui l’art de ce montage dans les coulisses de leurs ateliers. Leur point commun est le geste : ils partagent une maîtrise manuelle et un peu magique qui aboutira à la fabrication d’une roue. J’ai voulu découvrir les secrets de ces sorciers de la roue en vous proposant une série d’articles et d’interviews sur ces monteurs allant de l’artisan qui travaille seul aux marques spécialisées qui disposent d’un atelier de montage.

La roue est devenue un concentré de complexités
Ces dernières années, avec l’essor du gravel, la multiplication des sections de pneus, l’élargissement des jantes, l’arrivée des moyeux dynamo ou encore des motorisations intégrées, la roue est devenue un concentré de complexités. Dans une roue, il y a trois éléments de base : la jante, les rayons et le moyeu ; mais c’est au montage de ces roues que j’ai voulu m’intéresser, en partant de l’artisan monteur, qui travaille à la carte, aux artisans monteurs qui ont un catalogue et enfin aux marques qui montent des roues en série… Ils partagent un savoir-faire manuel qui m’intrigue, essayons de comprendre comment travaillent ces sorciers qui en connaissent un rayon.
Le monde secret du tensiomètre
Au début des années 80, je faisais fabriquer et réparer mes roues par un monteur qui travaillait chez lui dans l’appentis de sa maison. C’était un ancien mécanicien du Tour de France, il avait déjà un certain âge et il puisait dans un seau les rayons brillants en inox qu’il tressait sur les jantes alu à boyau avec maestria. J’étais fasciné par la gestuelle du spécialiste, qui, avec sa clé à rayons, mettait la tension juste, sans tensiomètre. Nos roues étaient légères : 28 rayons, parfois ligaturées car à l’époque on cassait beaucoup de rayons et la ligature permettait de continuer de rouler.

J’ai découvert bien plus tard sur des stands du Roc d’Azur l’outil qui permet de mesurer la tension de chaque rayon qui permettra d’équilibrer le rendement général de la roue. C’est avec cet outil que le monteur donnera son caractère à la roue entre rigidité et souplesse en fonction de la vocation de la roue et du “parapluie” formé par l’asymétrie nécessaire pour placer la cassette sur le moyeu arrière.
Un artisan monteur

Le podcast avec Stevan, artisan monteur de roues
Entre les années 80 et 2014, au moment où je me suis à nouveau lancé à fond dans le vélo, le monde avait changé. J’ai rencontré Stevan Mrksic (Stevan11) et Benoît Stupici (Astérion à l’époque) en 2015 sur le Roc d’Azur. À la suite de cette rencontre, nous avons produit avec Pierre cet article sur les roues de vélos de route. Par la proximité et le travail que Stevan a réalisé pour moi, je me suis adressé à lui pour ce premier article qui peut illustrer l’approche d’un artisan monteur de roues qui travaille seul.

Stevan monte des roues sous sa marque Stevan11. Cette marque a été créée du temps où il éditait un blog très suivi par les amateurs de technique vélo, de roues et de légèreté. Le poids est le credo de Stevan. Pour lui, ce facteur est un critère important, notamment pour les longues montées. Par ailleurs, il monte à la carte des roues selon le désir des clients, effectue des réparations sur toutes les roues réparables et fait vivre son magasin dans lequel il répare et vend des vélos. Il a même rayonné des roues de moto comme celles de la Harley Davidson d’un de ses voisins.
Bonjour Stevan, comment es-tu devenu monteur de roues ? “C’est suite à un accident du travail qui m’a mis sur le carreau avec un bras amoché, réparé avec des broches. Pendant deux ans, j’ai fait de la kiné et de la mécanique. J’ai débuté en parfait autodidacte grâce à internet et aux publications de Sheldon Brown…“

Qu’est ce qui fait une bonne roue ? “Pêle-mêle, je vais te citer la rigidité. Celle qu’un artisan peut apporter à tes watts. Si je fais une roue trop rigide pour un cyclo, il n’arrivera pas à se mettre en danseuse et si elle est trop molle pour un coursier, elle touchera les disques ou les patins. Pour moi une bonne roue doit être fluide et légère.”
Comment tu effectues le choix des composants ? “Je travaille exclusivement avec Sapim CX Ray pour les rayons. Cela représente 99% de mes montages. Pour les moyeux, depuis 15 ans je travaille avec mon fournisseur taïwanais ou sinon avec tous les fabricants, il suffit de me donner la marque et on verra si c’est mieux ou moins bien que ce que je propose. Pour la jante, ça dépend. En 15 ans, j’ai vu passer quelques fournisseurs. Il y a deux ans, je faisais encore 80% de montages pour patins et la tendance s’est totalement inversée.”

Est-ce qu’il faut être cycliste ou mécanicien pour comprendre le montage ? “J’aime bien avoir un avis sur tout et pour l’avoir il faut essayer. Après, pour répondre à ta question sur l’outillage de précision : oui, on n’est pas chez Feu Vert. J’adore les outils. J’ai trois postes de montage et plusieurs tensiomètres qui agissent différemment selon les côtés de la roue.”
Est-ce que le gravel a apporté une différence dans le montage de roues ? “Non… J’en monte en général avec 24 rayons avant et arrière, largeur interne 23 et 28 externe sur les jantes carbone. En fait, mes jantes de gravel sont des jantes de route.“

Quelle est la différence pour toi entre l’artisanat et l’industrie ? “Dans l’artisanat, on va pouvoir faire des roues en fonction du poids du cycliste. À l’extrême, entre un gars de 50 kilos et un autre de 130 kilos, on ne fera pas la même chose. Au point que s’ils permuttent leurs roues, pour l’un ça va tabasser et l’autre dira que ce sont des crêpes. Les roues de série d’une grande marque doivent satisfaire les deux gabarits.”



Parlons de la réparabilité. Est-ce l’avantage de l’artisan ? “Si la roue n’est pas spécifique, ce qui représente 80% du marché même pour les grandes marques, je peux réparer les rayons cassés, rattraper le voile… Ce genre de service existe peu dans les magasins de vélo, surtout s’ils n’ont pas vendu la roue.”

Quelles sont les roues dont tu es le plus fier ? “Ce sont mes roues que j’utilise en compétition, montées avec des moyeux proto d’acse, des jantes pour boyaux proto également fabriquées à Vitrolles par mon ami qui réalise aussi des pales d’hélico pour Airbus Helicopters. Et puis, les autres roues, ce sera la paire que je vais bientôt monter, quand j’aurai reçu les jantes Duke carbone à pneus que j’attends. Ce sera ma première paire de roues à pneus qui sera en dessous d’un kilo.”
Les bénéfices de l’artisanat
S’adresser à un artisan est toujours agréable. Il y a l’ambiance de l’atelier, la possibilité d’approcher son savoir-faire… Voir un monteur de roue tresser ses rayons est un spectacle. Il y a aussi le récit, les anecdotes et dans ce domaine avec Stevan nous sommes servis : il n’en est pas avare. Stevan exprime des positions bien tranchées, fondées sur l’expérience et les expérimentations qu’il a menées en utilisant lui-même son matériel dans des conditions les plus variées.
Au chapitre des bénéfices à faire monter ses roues par un artisan, il y a :
- Le montage à la carte : profil et poids du cycliste ;
- Le conseil ;
- Le coût de la main-d’œuvre souvent plus faible : moins de frais de structure et de fonctionnement ;
- La personnalisation : sourcing différent et parfois exotique des standards ;
- La réparation, même si les roues sont d’une autre provenance, et l’entretien.
Le site de Stevan11 : https://www.stevan11.fr/



































































































