Une traversée à vélo de la France vers l’Italie en passant par l’Allemagne et la Suisse. Parcourir 1 500 kilomètres avec 25 000 mètres de dénivelé positif et surtout l’envie d’atteindre les Cinque Terre. Il y a des voyages que l’on prépare longtemps. Des itinéraires que l’on dessine, que l’on décortique, dont on connaît chaque col avant même d’avoir posé une roue sur l’asphalte. Et puis, il y a ceux que l’on commence sans vraiment savoir comment ils vont se terminer. La Cinque Terre de Wild Dot (*) appartient plutôt à cette seconde catégorie. (Un récit par Andréa Braga – photo de couverture Bidaia )

L’idée est simple sur le papier : traverser plusieurs pays à vélo pour rejoindre Riomaggiore, au cœur des Cinque Terre, en Italie. Pas de classement, pas de chrono officiel à défendre, pas de véritable adversaire. Seulement une trace, quelques points de passage et cette question qui revient forcément au départ : jusqu’où vais-je pouvoir aller ?

Au fil des kilomètres, l’itinéraire traverse l’Alsace, la Forêt-Noire, le Jura suisse, la République du Saugeais, les Alpes, la Lombardie, la plaine du Pô et la Toscane avant de rejoindre la mer. Sur le papier, une traversée. Sur le vélo, une succession de journées qui vont rapidement devenir une seule et même échappée.
Le podcast Bla Bla avec Andréa Braga, auteur de cet article
Jour 1 – Mettre le rythme
Le premier jour donne immédiatement le ton. Il faut avancer. Pas question de brûler les cartouches, mais il faut prendre du rythme pour absorber les kilomètres qui se présentent devant la roue.

L’Alsace défile rapidement, puis vient la Forêt-Noire, en Allemagne. Les paysages changent, les kilomètres s’accumulent et, avec eux, cette sensation particulière des longues traversées : celle de voir le monde se déplacer autour de soi alors que l’on reste assis sur quelques dizaines de centimètres de selle. La journée se termine encore en Alsace, dans le Sundgau. La Suisse est là, juste devant, mais elle attendra demain.
259,4 km · 2 575 m D+ · 10 h 26
Jour 2 – Le Jura et la République du Saugeais
Le deuxième jour commence à ressembler davantage à ce que j’étais venu chercher. Le kilométrage reste conséquent, mais le relief prend de l’importance. Après le Jura suisse, la route nous conduit vers la République du Saugeais et son CP1.

Ici, pas question de simplement pointer et repartir. Amélie et Sylvain Faivre nous accueillent comme des rois. À manger, à boire, de quoi reprendre des forces, mais surtout une vraie attention portée aux participants. On se sent attendu, presque comme si l’on arrivait chez des amis. Et puisque nous entrons en République du Saugeais, il faut bien se soumettre aux usages locaux. Certains participants auront même droit à un contrôle de la « douane » locale, chargée de vérifier très sérieusement le contenu de leurs sacoches. Une façon plutôt originale de rappeler que, même à vélo, le passage d’une frontière peut parfois réserver quelques surprises !
Dans ces longues aventures à vélo, certains ravitaillements deviennent bien plus que de simples arrêts techniques. Celui-ci restera clairement dans les souvenirs. On prend le temps de manger, d’échanger quelques mots et de recharger les batteries. Un moment précieux avant de retrouver la route et les reliefs du Jura, car il reste encore du chemin.`

Les montées s’enchaînent, le dénivelé s’accumule et il faut trouver le rythme qui permettra de tenir jusqu’au bout. Ici, les kilomètres ne se gagnent pas seulement sur le plat : chaque ascension vient rappeler que cette traversée se jouera autant dans les jambes que dans la capacité à gérer son effort. Puis vient Romont. La deuxième journée s’achève après 270 kilomètres et déjà plus de 500 kilomètres parcourus depuis le départ. Et pourtant, l’Italie est encore loin.
272,1 km · 4 419 m D+ · 13 h 21
Jour 3 – L’attaque des Alpes
Troisième jour. Les Alpes commencent à se dessiner. Le kilométrage est plus court, mais le dénivelé rappelle immédiatement que la montagne ne se mesure pas en kilomètres. Chaque portion de route gagnée vers le sud se paie désormais en mètres d’altitude. Et puis il y a Grindelwald. Le paysage change brutalement. Les montagnes prennent toute la place. Les vallées se resserrent, les sommets apparaissent et disparaissent derrière les nuages. On commence à comprendre que l’on ne fait plus simplement une longue sortie à vélo.
Je suis réellement en train de traverser les Alpes.
158,9 km · 3 277 m D+ · 8 h 50
Jour 4 – Les grands cols

C’est probablement la journée qui résume le mieux la dimension alpine de cette traversée. Les cols alpins se succèdent : Grimselpass, Furkapass, Oberalppass, Julierpass ; les kilomètres aussi.


Les noms s’enchaînent sur la trace comme autant d’obstacles qu’il faudra franchir avant de pouvoir regarder vers l’Italie. Il faut monter, descendre, remonter. Le corps se rappelle ce que signifie concrètement l’enchaînement de plusieurs longues journées. La fatigue n’est plus celle d’une sortie difficile. Elle s’installe plus profondément, dans les jambes, mais aussi dans la tête. Pourtant, l’objectif se rapproche.

Ce soir, je veux dormir en Italie. Et lorsqu’un objectif devient suffisamment proche, il possède cette étrange capacité à faire disparaître une partie de la fatigue.
258,2 km · 4 943 m D+ · 14 h 16
Jour 5 – Un ferry, un café et une décision
Le cinquième jour commence presque comme une formalité. Il faut rejoindre le ferry à Varenna. J’arrive environ une heure et demie avant le premier départ, prévu à 6 h 30.


L’ambiance est différente. Après quatre journées de vélo, cette courte portion paraît presque être un échauffement. Et puis Jérôme me rejoint. Nous prenons le petit déjeuner ensemble à Bellagio.

Un café, quelques échanges, un moment pour souffler. Et c’est là que je lui dis que je vais peut-être continuer jusqu’à l’arrivée, à Riomaggiore. Sur le moment, cela ressemble presque à une phrase lancée au milieu du petit déjeuner. Mais parfois, les décisions importantes sont celles qui ne ressemblent pas à des décisions. Je vais pousser jusqu’au bout !
41,66 km · 188 m D+ · 1 h 39
Jour 5 – La longue échappée
Après le petit déjeuner, direction Madonna del Ghisallo. Le lieu possède une résonance particulière. Quelques années auparavant, j’y étais déjà passé avec mes compagnons de la Compagnie des Pionniers. Les souvenirs remontent à la surface.



Le vélo a cette capacité étonnante à créer des ponts entre les époques. Une même route. Un même col. Mais un cycliste différent. Je redescends ensuite vers Lecco, en longeant le lac. La descente aurait pu être une simple transition. Elle devient finalement un moment assez particulier. Un incendie ravage la montagne. Des Canadair travaillent au-dessus de nous pour tenter de contenir les flammes et les tunnels qui permettent de rejoindre Lecco doivent fermer. Je passe in extremis. Quelques minutes plus tard, la route aurait pu être coupée. La trace continue ensuite vers le Val Brembana, en Lombardie.
Le paysage est magnifique. San Pellegrino apparaît au fil de la route avant que j’atteigne Bergame. Je m’arrête pour manger. Et surtout pour refroidir le corps. La chaleur commence à devenir un adversaire à part entière. Après quatre jours de montagne, il faut maintenant traverser la plaine du Pô. Le décor change encore. Les grands cols alpins sont derrière moi. La route s’étire, parfois monotone, mais elle n’est jamais vraiment facile. La fatigue accumulée transforme chaque difficulté en événement.
Puis vient la Toscane. Je sens que la mer approche. Je pourrais m’arrêter. Je pourrais dormir. Je pourrais considérer que le voyage est déjà largement réussi. Mais, je regarde la trace. Je vois qu’il est possible d’arriver peu avant 13 heures le jeudi. Alors, je pousse sur les pédales. Encore. Toujours. La dernière partie de l’itinéraire est semée de quelques belles montées avant de basculer vers les Cinque Terre. Il reste quelques dizaines de kilomètres. Puis quelques kilomètres. Puis presque plus rien.
445,7 km · 6 439 m D+ · 25 h 03
Riomaggiore
Et finalement, Riomaggiore, après plus de 1 400 kilomètres enregistrés sur les différentes sections de roulage, après les Vosges, la Forêt-Noire, le Jura, les Alpes, la Lombardie et la Toscane, la route s’arrête. Ou plutôt, elle change de forme. Je rentre dans Riomaggiore. Plusieurs compagnons m’attendent. Et puis j’entends : « Andréa ! » Je me retourne. Des amis belges. Ils sont là, en vacances avec leurs enfants. Le hasard, parfois, possède un sens de la mise en scène assez incroyable.

Je viens de passer plusieurs jours à traverser quatre pays, des dizaines de vallées et une partie des Alpes. Et c’est ici, à quelques mètres de l’arrivée, que je retrouve des visages familiers. Ils me proposent de dormir et de manger avec eux. Après cette dernière échappée de près de 500 kilomètres, difficile de refuser.

Le voyage se termine donc autour d’une table, avec des amis, de la nourriture et la sensation étrange d’être arrivé quelque part sans avoir réellement envie que cela se termine. Le lendemain matin, avant même que les Cinque Terre ne se réveillent vraiment, je prends le train aux aurores. Direction Bâle. Direction la Suisse. Direction ma femme et mes trois garçons. Une traversée plus qu’une performance.
La Cinque Terre de Wild Dot n’a finalement pas été une course. Elle n’a pas été une bataille contre les autres. Même le chrono n’a pas vraiment été l’essentiel. Ce qui reste, ce sont les paysages qui changent au fil des kilomètres, les cols qui s’enchaînent, la chaleur de la Lombardie, les souvenirs qui remontent à Madonna del Ghisallo, le feu qui ravage la montagne au-dessus de Lecco, les cafés pris en route et cette dernière décision de continuer alors qu’il aurait été beaucoup plus simple de s’arrêter. Et puis, cette arrivée improbable à Riomaggiore.
Un voyage de près de 1 500 kilomètres et 25 000 mètres de dénivelé positif, à travers la France, l’Allemagne, la République du Saugeais, la Suisse et l’Italie. Mais au fond, les chiffres ne racontent qu’une petite partie de l’histoire. Parce qu’un long voyage à vélo ne se résume jamais à la distance parcourue. Il se mesure aussi aux souvenirs que l’on réveille, aux paysages que l’on traverse, aux rencontres que l’on n’avait pas prévues. Et parfois, à ces moments où l’on se dit simplement : « Allez. Encore un peu. Jusqu’au bout. » La Cinque Terre était au bout de la route. Il fallait simplement continuer à pédaler pour aller la chercher.
(*) Wild Dot est une association française qui s’est fait connaitre en organisant, depuis 2021, l’ultra du Tour massif vosgien. Aujourd’hui, elle organise plusieurs épreuves de bikepacking, toutes aussi sauvagement humaines.
Lien vers le site : https://wilddot.fr/wilddot/
Instagram : https://www.instagram.com/wilddot.fr/



















































































































































